'Justes parmi les nations', l'histoire dans l'Histoire

Du 01/10/2013

 

 

 

Le président israélien Shimon Peres remet la médaille de Juste à 22 citoyens belges, 5/3/2013 Il reste de moins en moins de « Justes » en vie et les sauvés disparaissent progressivement. Un constat inéluctable face auquel on ne peut que répéter que le temps presse. Si la procédure de reconnaissance peut être introduite à titre posthume auprès de Yad Vashem, l’acceptation se décide au cas par cas. Au 1er janvier 2013, ils étaient 24.811 « Justes parmi les nations » de 46 pays à avoir été honorés, dont 1.635 en Belgique.

« Juste parmi les nations », la plus haute distinction honorifique délivrée par l’Etat d’Israël à des civils. En créant en 1953 le Mémorial de Yad Vashem dédié aux victimes de la Shoah, la Knesset a décidé de décerner le titre de Justes à « ceux qui ont risqué leur vie pour venir en aide à des Juifs ». Une reconnaissance remise sous la forme d’un diplôme et d’une médaille en étain, illustrée par l’expression du Talmud « Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier », comme source d’inspiration et de conduite citoyenne. Les noms des Justes sont également gravés sur le mur qui leur est consacré à Yad Vashem. La plantation d’un arbre dans le Jardin des Justes a dû cesser faute de place.

« Enfant de la Shoah », comme elle se définit, avec une mère cachée dans un couvent et un père revenu des camps, Hélène Potezman a été engagée il y a près de 18 ans par l’ambassade d’Israël en Belgique pour s’occuper de la reconnaissance des Justes parmi les nations dans notre pays. Dénombrant encore une dizaine de témoignages par an, elle relève toutefois une diminution progressive des demandes. « Les personnes sauvées disparaissent petit à petit, or un des critères nécessaires pour la reconnaissance est leur témoignage. S’appuyer sur le récit d’un descendant ne suffit pas », précise Hélène Potezman. « On désigne par “sauvées” des personnes qui ont été cachées et hébergées.L’Abbé Froidure a caché des enfants juifs dans ses colonies de jour et son dossier, sur la table depuis dix ans, n’aboutit pas. On trouve des cas de Justes qui ont procuré des faux papiers ou des timbres de ravitaillement, mais ils sont très minoritaires ».

En pratique, ceux qui voudraient voir reconnaitre comme « Juste » la personne qui les a cachés pendant la guerre peuvent introduire gratuitement une demande auprès de Yad Vashem, par l’intermédiaire de l’ambassade d’Israël. Ils devront raconter leur histoire en détail et répondre à un questionnaire précis mentionnant la composition de leur famille d’accueil (certains membres ont pu aider par leur silence), les lieux et date de sauvetage, la nature de l’aide offerte (conditions d’hébergement, arrangement financier), les risques impliqués pour le sauveur (mensonges, version racontée aux voisins, au village), les relations entretenues avec lui avant, pendant et après la guerre (maintien ou non du contact)… sur base de quoi Yad Vashem fera une enquête approfondie et décidera ou non de l’attribution du titre.

Devoir de transmission

Le 5 mars 2013 au Palais d’Egmont, en présence du Prince Philippe et du ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, le Président israélien Shimon Peres remettait à 22 citoyens belges le diplôme et la décoration de « Juste parmi les nations ». Rosa Gelender, 74 ans, était l’une d’eux. « J’avais trois ans et demi en 1942 quand mes parents m’ont conduite chez Jeanne Wielemans, la sœur d’une amie, pour me mettre à l’abri. Mon plus grand frère était parti comme travailleur volontaire, avec la promesse que mon père ne serait pas inquiété, mais mes parents ont tout de même été emmenés fin octobre. Mon plus jeune frère âgé de 15 ans qui n’était pas à la maison lors de cette rafle a été déporté lui aussi, par le 26e convoi, le dernier ». Après la Libération, l’adoption de Rosa Gelender est envisagée par une cousine à Paris, mais Rosa et celle qu’elle appelle désormais « Tante Jeanne » (photo ci-contre) choisissent de rester ensemble. Jeanne Wielemans est désignée comme tutrice légale. «Tante Jeanne que je considérais comme ma maman est décédée trois mois après mon mariage, il y a bientôt cinquante ans», raconte Rosa Gelender. «J’ai mis longtemps à parler, avant de rencontrer il y a quelques années Johannes Blum, puis de faire graver en 2012 le nom de mes parents et de mon frère sur trois pavés de la mémoire devant leur habitation, rue des Tanneurs. J’ai entrepris au même moment les démarches auprès de Yad Vashem». Rosa Gelender a ainsi obtenu à titre posthume la reconnaissance comme Juste de Jeanne Wielemans. «La médaille ne peut être remise à une personne juive, Yad Vashem a accepté à titre exceptionnel de me remettre le diplôme, m’honorant doublement, comme seule membre de la famille et comme enfant sauvée».

Avec quelque 1.635 Justes parmi les nations, la Belgique se trouve en 4e place à l’échelle européenne, derrière la France (3.654), les Pays-Bas (5.269) et la Pologne (6.394) ! «Ce chiffre ne tient pas compte de tous les sauveurs qu’on ne connaitra jamais», souligne Hélène Potezman. «Beaucoup d’enfants sauvés n’ont pas témoigné, d’autres ont refait leur vie en occultant totalement cette part de leur identité, sans pour autant oublier qu’ils sont en vie grâce à eux». «Les Allemands sont parvenus à nous faire honte de ce que nous étions et j’ai eu beaucoup de mal à assumer mon identité juive, mais aujourd’hui, je suis fière de ma différence», confie Rosa Gelender, qui après avoir grandi loin du judaïsme, se dit prête à témoigner de son histoire.

Hélène Potezman tient, elle aussi, à cette transmission. Aux cérémonies des Justes qu’elle organise à la maison communale du village où les faits se sont déroulés, dans des grandes villes comme Liège honorant plusieurs Justes à la fois, en petit comité à l’ambassade d’Israël, dans une école, un home, au Sénat, une synagogue, une université, toujours en présence de l’ambassadeur d’Israël, elle invite des élèves, «pour donner lieu en classe à une discussion sur l’existence des Justes, pour montrer comment des personnes désintéressées ont sauvé des vies en risquant la leur. Certains sauveurs ont été déportés…».

« Un simple maillon »

Parmi les quelques Justes encore en vie, Andrée Geulen témoigne aujourd’hui encore des risques qu’elle a pu prendre à l’époque. C’est en allant prendre des nouvelles auprès de familles dont les enfants ne venaient plus à l’école que cette institutrice enseignant à Bruxelles a compris qu’ils avaient été emmenés dans les camps. «La directrice, me voyant sensible aux événements, m’a proposé de rejoindre le groupe de résistantes du Comité de Défense des Juifs (CDJ). Mon rôle était de convaincre les familles de me laisser leurs enfants pour que je les place en lieu sûr, en leur donnant un nouveau nom. Toutes les informations que nous possédions étaient inscrites de façon codée dans six carnets, impossibles à recouper par l’occupant. La directrice et son mari ont été déportés sur dénonciation pour avoir caché dans leur école des enfants juifs», explique Andrée Geulen, aujourd’hui âgée de 92 ans. Le type blond, discret et le fait de parler l’allemand lui auront sans aucun doute permis d’échapper à nombre de contrôles, notamment dans les trams, avec une excellente mémoire pour ne pas laisser de traces. Celle qui après la guerre rejoint l’AIVG (Aide aux Israélites victimes de la guerre) se chargera ensuite de faire le travail inverse, pour retrouver les familles des quelque 4.000 enfants que l’organisa-tion a cachés. Elle reprendra ensuite des études d’assistante sociale.

Maintes fois honorée (Juste parmi les Nations en 1989, Mensch de l’Année au CCLJ en 2004, Prix Prince des Asturies en 2007, Commandeur de l’Ordre de Léopold en 2012), Andrée Geulen a aussi reçu la nationalité israélienne à titre honorifique. Une mesure rarissime. «J’étais “un simple maillon” (titre du film de Frédéric Dumont et Bernard Balteau, ndlr), je n’ai fait que mon devoir», déclare celle qui estime les relations et l’attachement qu’elle a gardés jusqu’à présent avec tous « ses enfants » comme le plus important.

Le bon choix

«Si les Justes ressentent souvent lors de ces cérémonies une grande fierté, la plupart confirment qu’ils n’attendaient de leurs actes aucune reconnaissance», assure Hélène Potezman. L’asbl L’Enfant caché tient néanmoins particulièrement à ce titre et n’hésite pas à relayer les recherches de particuliers ou d’organisations qui font appel à elle pour compléter un dossier ou renouer des liens. «Je suis moi-même restée en contact avec la famille qui m’avait cachée jusqu’à sa mort», raconte Régine Sluszny, actuelle présidente. «Quand ma demande de reconnaissance a été acceptée par Yad Vashem, nous avons rassemblé le plus de monde possible pour la cérémonie qui se déroulait à Hemiksem (Anvers), en présence du bourgmestre. Je voulais remercier tous ceux qui m’avaient connue petite, qui savaient que j’étais juive et ont gardé le silence, pour qu’ils voient que je n’oublie pas».

Un message que Régine Sluszny diffuse également dans les écoles de la Région flamande où elle témoigne depuis dix ans. «Avec L’Enfant caché, nous sommes aussi allés parler à l’Athénée des Pagodes après l’agression antisémite de la jeune Océane en novembre 2011. Il nous semblait essentiel de raconter aux élèves comment, en une minute, on peut faire le bon ou le mauvais choix…On ne peut oublier ce que les Belges “du bon côté” ont fait».

En 18 ans, Hélène Potezman a envoyé à Yad Vashem un millier de demandes. Des histoires toutes différentes, souvent difficiles à raconter et à entendre. «Ils viennent en me disant ce qu’ils n’ont jamais dit à personne», confie celle qui souvent les aide à coucher leur récit sur papier. Certes le temps presse, mais Hélène Potezman insiste : «Je rencontre parfois des personnes gênées de n’entreprendre les démarches que maintenant, parce que leurs parents ont gardé le silence très longtemps, parce qu’elles n’ont entrepris que récemment des recherches sur leur famille. Le diplôme et la médaille peuvent être remis aux petits-enfants… même s’ils ont déjà 50 ans! Il n’est jamais trop tard».

La Reine Elisabeth, une Juste polémique
Parmi les Justes célèbres figurent des personnalités à la moralité incontestable, mais aussi des personnages plus ambigus. Le cas de la Reine Elisabeth, troisième reine des Belges, reconnue Juste parmi les nations le 18 mai 1965, ne fait pas l’unanimité.
En août 1942, un mois après les premières rafles à Bruxelles et Anvers, la Reine Elisabeth reçoit en audience l’Association des Juifs de Belgique (AJB) et leur assure qu’elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour protéger les Juifs belges de la déportation. Le 24 septembre 1942, avec le cardinal Van Roey, chef de l’Eglise catholique en Belgique, elle intercède auprès des autorités d’occupation allemande après l’arrestation de six membres importants de la communauté juive. Grâce à leur intervention, cinq sont relâchés. Le sixième, secrétaire de la communauté juive belge, citoyen hongrois, ne pourra être sauvé. Il sera déporté à Auschwitz.
La Reine Elisabeth possède un château à Jamoigne, orphelinat pour les enfants de soldats belges, dirigé par Marie Taquet, femme d’un officier de l’armée de terre. En 1943, elle y accueille sous de fausses identités 80 enfants juifs. Tous seront sauvés. Voilà pour la version officielle.
Après avoir consulté les archives, l’historienne du Musée juif de la Déportation et de la Résistance à Malines, Laurence Schram, ne partage pas l’engouement suscité par l’action de sauvetage entreprise par la Reine. «La Reine Elisabeth n’est intervenue que dans la mesure où les Allemands le lui autorisaient», affirme-t-elle. «Sa première intervention date du 4 août 42, soit après l’ouverture de Malines, et elle est maladroite, car elle demande que les familles ne soient pas séparées. Les Allemands réinterpréteront ces propos à leur manière…». Laurence Schram préfère la réserve. «La Reine a certes protégé les Belges et les nobles, les personnalités importantes dans la société, mais elle n’est pas intervenue pour tout le monde, et la plupart des demandes d’aide qui lui ont été adressées sont restées sans réponse. Elle n’a d’ailleurs jamais réagi de façon spontanée».
«Comme son fils, la Reine Elisabeth s’inscrit dans une politique de collaboration», assène Herman Van Goethem, historien et conservateur du Musée de Malines qui confirme : «Le secrétaire de la Reine, M. de Streel, résume dans une note du 12 août 1942, concernant les demandes d’intervention, “les principes qui ont été acceptés, en accord avec les Allemands”. On peut y lire notamment: “Le Palais n’interviendra pas pour les Juifs étrangers (c.à.d. 90% des Juifs en Belgique)”, ou encore “concernant des Juifs belges que les Allemands voudraient déporter contrairement à leur promesse de ne pas les inquiéter, s’ils demandent tout simplement sans raison spéciale (sic) une exemption, le Palais n’interviendra pas...”. La Reine est intervenue dans le courant de 1942-1944 pour certains cas, des Juifs belges qui demandaient d’intervenir en invoquant des raisons particulières. Quant aux quelque centaines d’enfants sauvés par la Reine, ils ont été remplacés par d’autres Juifs, pris dans les hôpitaux, etc. parce qu’il fallait remplir le contingent de 1.000 personnes par transport. On peut se réjouir des enfants sauvés, mais se demander ce que les familles des remplaçants ont dû et doivent penser de cette démarche ». Selon Herman Van Goethem, «la monarchie aurait pu jouer un important rôle dans l’opposition vis-à-vis des mesures anti-juives, tels le Roi du Danemark ou certains évêques en France ou l’évêque de Liège. Les souverains ne couraient aucun risque personnel et auraient tout au plus subi quelques mesures symboliques. La Reine Elisabeth n’a quasiment rien fait. Ni de bien, ni de mal. Mais cette abstention est coupable», juge-t-il. «J’ai toujours hésité à analyser ce sujet en profondeur, pour ne pas heurter toutes les personnes juives âgées qui disent avoir été sauvées par la Reine Elisabeth et se sont reconstruites bien souvent sur ce fait, en retrouvant un sens à leur vie. Je souhaitais attendre que la génération de survivants ait disparu pour sortir de ces illusions. Mais je me rends compte qu’on ne peut plus garder le silence ».

 

Géraldine Kamps