Palaiseau - ils ont échappé à la rafle du Vél d’Hiv

Du 08/05/2015

 

 

 

 


C’ÉTAIT UN REPAS entre amis. Il était en face d’elle à table. « Je me suis dit, mais c’est quoi cet imbécile ! raconte, amusée, Isabelle Zdroui, 83 ans, en souvenir de cette soirée de 1951 où elle rencontra pour la première fois son futur mari, André. Toutes les filles riaient à ses bêtises.

Finalement, il m’a gentiment raccompagnée jusqu’à chez moi, gare de Lyon (Paris), parcourant plusieurs kilomètres à pied. »

Depuis Isabelle et André Zdroui, habitants de Palaiseau depuis 1966, ne se sont jamais quittés, apprenant au fil du temps que l’histoire avait déjà réuni leurs deux familles venues de Pologne et de Russie quelques années plus tôt.

Un demi-siècle après leur mariage, ils découvrent que leurs pères ont été déportés dans le même convoi

« Nos deux pères sont décédés à Auschwitz (Pologne). On a voulu en savoir davantagesur eux », témoigne Isabelle, qui s’est lancée activement dans les recherches depuis 1999. C’est notamment grâce à son enquête dans les archives des bibliothèques qu’une exposition sur les déportés de Villebon vient de s’ouvrir dans la ville voisine.

Une exposition à Villebon sur les juifs déportés de la commune

LEUR HISTOIRE était passée à l’oubli. Grâce au travail de recherches d’Isabelle Zdroui sur les déportés de la vallée de Chevreuse, Villebon-sur-Yvette a découvert il y a peu que sept de ses habitants avaient été arrêtés au cours des rafles de 1942 et 1943 avant de mourir au camp de concentration d’Auschwitz (Pologne).

Une histoire découverte tardivement au niveau local

« En juillet 2013, je participais à Palaiseau à la commémoration de la Rafle du Vél d’Hiv. C’est au cours de cette cérémonie que j’ai rencontré Monsieur et Madame Zdroui, qui m’ont parlé pour la première fois des familles juives de Villebon déportées, ainsi que des familles de Villebon élevées au rang de Justes parmi les nations », explique Dominique Fontenaille, maire (DVD) de Villebon.

Mercredi soir, l’élu a inauguré une exposition retraçant ces événements tragiques de la Seconde Guerre mondiale. L’histoire locale méconnue est mise en valeur jusqu’au vendredi 15 mai en salle du conseil municipal. Le public peut y découvrir, grâce à la collaboration d’Isabelle Zdroui et de l’archiviste communale Catherine Binard, des documents d’époque qui montrent notamment l’évolution des mesures répressives envers les juifs durant l’Occupation dans la région. « Tous les juifs de Seine-et-Oise doivent se présenter avant le 20 août 1941 », définit ainsi la loi du 2 juin 1941, censée recenser tous les juifs de France. La moitié d’entre eux, dont certains habitants de Villebon, ont répondu à cette convocation, pensant que ce n’était qu’une formalité administrative. Au final, ils seront arrêtés avant d’être envoyés dans les camps d’internement du Loiret (Pithiviers et Beaune-la-Rolande).

La ville de Villebon a également tenu à rendre hommage aux deux Justes parmi les nations de la commune, Lucienne Reuter et Julie Thelliez, dont les parcours sont détaillés (lire ci-contre) dans l’exposition.

« Nous nous sommes rendu compte que nos deux pères étaient dans le même convoi, le 5 juin 1942, qui allait à Auschwitz depuis Compiègne (Oise). Et c’est le même officier allemand qui a signé les certificats de disparition que nos mamans ont reçusaprès », montre André (son prénom officiel est Adolphe), preuves à l’appui. Le moindre élément du passé est gardé précieusement dans une pochette. L’un tient une place à part dans le cœur d’André, une lettre que son père a jetée d’un convoi entre Drancy et Compiègne, le 24 avril 1942, récupérée par un anonyme qui la lui a transmise plus tard. « Mon cher fils. Je suis très content que tu sois parti à la campagne… Il faut avoir de la patience. Nous nous reverrons bientôt », écrit alors ce réfugié russe, arrivé en France en 1921.

A l’été 1942, André et Isabelle ne sont pas à la campagne. Mais à Paris, à quelques kilomètres l’un de l’autre, dans le XIe et XIIe arrondissement. Les deux enfants de 10 et 11 ans échappent miraculeusement à la rafle du Vél d’Hiv le 16 juillet 1942. « A 6 heures du matin, la concierge est montée dans les escaliers, accompagnée de policiers, en répétant à haute voix Ils ne sont pas là, ils ne sont pas là. Nous sommes passées avec ma mère et ma sœur par la fenêtre de la cuisine pour nous échapper. Mais nous ne pouvions pas descendre. Nous avons attendu. De l’autre côté de la cour, un policier nous a observées. Mais il n’a rien dit… ».

Traqués jour et nuit par la police allemande, Isabelle et André ont finalement échappé à la déportation. Non sans mal, sans douleurs vives. Séparés des mois de leurs mamans respectives, cachés dans des familles d’accueil parfois malveillantes, vivant même parfois dans la rue pour André, ils ont subi l’enfer jusqu’au 8 mai 1945. Avant d’entamer une lente et longue reconstruction.

 

Julie Thelliez, blanchisseuse à Villebon, a sauvé six juifs.

Julie et Lucienne, deuxJustes parmi les nations honorées

L’une était blanchisseuse, l’autre employée de mairie. Julie Thelliez et Lucienne Reuter, habitantes de Villebon-sur-Yvette, ont en commun d’avoir sauvé durant la Seconde Guerre mondiale la vie de plusieurs juifs. Pour cette action, elles ont été honorées par Yad Vashem, en 1995 et 2002, au titre de Justes parmi les nations.

Mère d’une petite fille, Julie Thelliez a 46 ans en 1942 lorsqu’elle entre dans l’épicerie du village. Un homme et cinq membres de sa famille sont en fuite dans la vallée de Chevreuse depuis la rafle du Vel’ d’Hiv, ils cherchent un meublé à louer. La blanchisseuse se propose de les héberger dans un cabanon en bois contigü à sa maison. « Ces locataires clandestins allaient chercher l’eau chez les Thelliez et chaque nuit montaient la garde à tour de rôle par crainte d’être dénoncés », apprend-on dans l’exposition de Villebon. Ils y vécurent jusqu’à la Libération.

A quelques centaines de mètres de là, Lucienne Reuter, dont le mari avait été fait prisonnier de guerre, élève seule à 26 ans ses deux enfants. Après l’été 1942, elle accepte d’héberger deux juives, Jacqueline et sa cousine Rosette, âgée de 11 ans. Mettant en danger sa famille jusqu’à la Libération, elle aida aussi d’autres juifs à obtenir des cartes d’alimentation grâce à son poste à la mairie de Paris.

 

3 853 Justes parmi les nations en France.

« Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier ». Cette phrase du Talmund est gravée sur la médaille qui est remise aux Justes parmi les nations. Au 1er janvier 2015, 25 685 Justes parmi les nations ont été déclarés par la fondation Yad Vashem dans le monde, dont 3 853 en France. Yad Vashem est le lieu du Mémorial de l’Holocauste, à Jérusalem, destiné à entretenir la mémoire des millions de victimes de la Shoah. Il a été établi en 1953 par la Loi du mémorial votée par le parlement israélien. En mars 2005, un nouveau bâtiment a été inauguré pour les Justes parmi les nations pour avoir sauvé des Juifs pendant la guerre, au risque de leur vie.

Cédric Saint-Denis