La tragédie des puits de Guerry

Un événement majeur de la Shoah en France 


Les puits de Guerry, près de Bourges, sont et demeurent dans la conscience collective un édifiant témoignage de la barbarie nazie et un événement majeur de la Shoah en France. S’il y a eu d’autres massacres comme celui de Bron (près de Lyon) en août 1944, où 109 personnes, toutes juives, ont trouvé la mort, le mode d’exécution sur le site de Guerry n’en reste pas moins unique. En effet, les victimes y ont été précipitées, parfois vivantes, dans des puits. Ces hommes, ces femmes et ces adolescents, 36 au total, sont morts assassinés parce que juifs. C’est pour cette raison qu’il s’agit  d’un crime contre l’Humanité. Il a été perpétré entre le 24 juillet et le 8 août 1944, quelques semaines avant la libération du département du Cher. Ces exécutions sommaires sont liées à des événements survenus à Saint-Amand-Montrond plusieurs semaines auparavant.

 

L’origine des puits de Guerry 

 

Ainsi, au printemps 1944, la résistance dans le Cher devient sans cesse plus active. Le 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, des maquisards libèrent la ville de Saint-Amand. Ils capturent puis transfèrent dans un maquis de l’Allier 13 miliciens (qu’ils exécuteront un mois et demi plus tard) et plusieurs autres personnes dont l’épouse du secrétaire général de la Milice, Simone Bout de l’An. Le 8 juin, la ville subit les représailles de l’occupant : une vingtaine de civils et de résistants sont exécutés. Malgré les propositions de Mgr Lefebvre, archevêque de Bourges, et du maire de Saint-Amand, René Sadrin qui se sont offerts de les remplacer, des otages sont par ailleurs conduits à Vichy en vue de négocier la libération de ceux que les maquisards retiennent prisonniers.

Pour rétablir l’ordre dans le sud du Cher, Joseph Darnand, responsable national de la Milice, délègue sur place le milicien Joseph Lécussan, un antisémite virulent qui était jusqu’alors chef régional à Lyon. Le 22 juin, celui-ci s’octroie les fonctions de sous-préfet de l’arrondissement de Saint-Amand et dispose ainsi des pleins pouvoirs policiers. La mort du milicien et propagandiste Philippe Henriot, éliminé par la Résistance le 28 juin 1944 à Paris, donne un prétexte à la Milice pour se livrer un peu partout en France à des exactions meurtrières dont les Juifs sont souvent les victimes.

À Saint-Amand, Joseph Lécussan prépare contre eux une opération de grande envergure, une rafle qui a lieu dans la nuit du 21 au 22 juillet.

affiche de la Milice apposée sur les murs de St Amand Montrond Bulletin Tract des FTPF du Cher Juin 1944 Journal du Centre du 23101944 Note du 22 juillet 1944 sur arrestation de Juifs Plan des puits de Guerry

Le massacre

Rapport d'activité Lecussan

Liste des Juifs arrêtés le 31 juillet 1944

L’opération est menée par la Milice locale et aussi par la Gestapo de Bourges avec le tortionnaire Pierre-Marie Paoli. Au total, 67 Juifs (enfants et adultes) sont raflés. Comme quatre membres d’une famille avaient déjà été arrêtés auparavant (les Juda) et qu’une évasion a eu lieu, ce sont finalement 70 captifs que l’on conduit au Bordiot, la prison de Bourges.

Le 24 juillet, 26 hommes en sont extraits et conduits dans une ferme au lieu-dit Guerry (commune de Savigny-en-Septaine). L'un d'entre eux, Charles Krameisen, parvient à s’enfuir. Les autres sont jetés, vivants pour la plupart, dans l’un des puits très profonds de la ferme. Deux jours plus tard, trois autres hommes sont assassinés de manière semblable, dans un autre puits. Le 8 août, 8 femmes sans enfants y seront à leur tour précipitées. Les meurtriers parachèvent leur crime en jetant des sacs de ciment et des grosses pierres sur les corps pour les écraser et masquer leur présence.

 

Au total, 36 hommes et femmes âgés de 16 à 85 ans, tous Juifs, sont assassinés sur ce site. 

La découverte du crime 

Charles Krameisen seul rescapé du massacre

Suite au témoignage de Charles Krameisen et à la demande du Comité berrichon du souvenir et de la reconnaissance, des recherches sont entreprises quelques jours après la libération de Bourges qui a lieu le 6 septembre. Le site n’est cependant identifié que vers la mi-octobre. Cette découverte connaît un retentissement national. L’armée américaine filme l’exhumation des corps. Tous seront identifiés excepté celui d’un homme, le médecin et résistant Mojzesz Seiden, dont l’identité ne sera connue que sept mois plus tard. 

 

Remontée des corps Prisonniers allemands charger d'évacués les cercueils Plan des puits de Guerry

Guerry et Saint-Amand-Montrond : une mémoire liée 

 

La toute première manifestation mémorielle consacrée aux victimes des puits de Guerry a lieu dès le 3 novembre 1944, à l’initiative de la ville de Saint-Amand-Montrond et du Comité berrichon du souvenir et de la reconnaissance (CBSR). À cette occasion, 27 cercueils amenés de Bourges sont installés dans une chapelle ardente où un hommage est rendu aux martyrs juifs puis aux morts de la Résistance. L’année suivante, en juillet 1945, une cérémonie de recueillement se tient au cimetière de Saint-Amand.

Cette même année, le CBSR, dont le rôle a été déterminant dans la découverte du lieu du massacre, publie une brochure qui est restée depuis un document de référence. Illustrée par des photos de l’exhumation des corps et intitulée La tragédie des puits de Guerry, elle inscrit cette tuerie dans l’historiographie de la période de l’Occupation et, au-delà, dans celle de la Shoah en France. Les procès de certains responsables, notamment ceux de Lécussan et de Paoli, tous les deux condamnés à mort en 1946, ont aussi permis de mieux connaître les faits.

Mémorial St_Amand_Montrond Memorial St_AmandPuits de Guerry et résistants Mémorial St_Amand_Montrond

L'impossible oubli 

Sculptures des colonnades  

Depuis cette période, une cérémonie est organisée chaque année à Savigny-en-Septaine sur le lieu du massacre. Un mémorial avec le nom des victimes y est édifié en 1994, à l’occasion du cinquantenaire. Il est l’œuvre de Georges Jeanclos. Cet artiste de grande notoriété est le neveu de l’une des victimes, Pierre Jankelowitsch.

Parallèlement, Saint-Amand-Montrond, ville où les martyrs de Guerry avaient été arrêtés, érige aussi un mémorial en leur hommage. Édifié à côté de celui des résistants fusillés, il est inauguré le 24 juillet 1994 par Serge Vinçon, élu qui avait succédé à Maurice Papon à la tête de la mairie.

Deux ans plus tard, en 1996, le site des puits fait l’objet d’un classement à l’inventaire des Monuments historiques du département du Cher. Plus récemment, en 2005, ce crime contre l’Humanité constitue l’un des principaux sujets d’un important colloque intitulé "La répression en France à l’été 1944", organisé conjointement par la Fondation de la Résistance et la ville de Saint-Amand.