Retour de Jack Bajot à Bruguières

 

Cérémonie se déroulant en la Mairie de Bruguières le mars dernier. Instantané pris lors du discours prononcé par le Délégué du Comité Français pour Yad Vashem, Albert Seifer (Photo : arch. J. Bajot / DR).

Cette reconnaissance est l'aboutissement des efforts de Jack Bajot.
Il a rappelé avec une émotion pudique les années noires de la Shoah, elle qui n'épargna pas sa famille.

 

Discours de Jack Bajot :

- Monsieur Daniel Saada, Ministre Conseiller à l’Ambassade d’Israël,
Cher Monsieur, je vous remercie pour votre présence à la cérémonie,
M. Philippe Plantade, Maire de Bruguières.
Madame Françoise Imbert, Députée de la Hte Garonne.
Monsieur le Rabbin Lionel Dray,
Monsieur Guy Darmanin, Vice-Président National de la FNACA,
Monsieur Albert Seifer, Délégué Régional du Comité Français pour le Yad Vashem,
Mme Odile Boué-Faureau représentant Pierre Boué, son père et Catherine Laborderie, sa tante,
Monsieur Alain Lauper, fils d’Emile Lauper, Résistant et Passeur,
Messieurs Duprat, fils de Monsieur et Madame Duprat, je les ai bien connus.
Sont venus de la Californie David mon fils et Regina ma fille, petits-enfants de Regina et Moritz Bajowicz. Ils sont les arrières petits-enfants de Grand’Mère Sulka décédée après les arrestations.
Sont ici des E.U.A. Georgette et de Belgique Sylvie, elles sont les filles d’Arco Baran (décédé en 1960) et de Genia Blajman 98 ans qui vit toujours en Belgique mais ne peut se déplacer.

Mesdames, Messieurs, chers amis et famille. Nous sommes réunis ce jour pour rendre hommage à Catherine et Pierre, qui au plus fort de la guerre ont pris le risque inconsidéré de sauver mon père, Moritz.

Permettez-moi d’évoquer brièvement les circonstances qui prévalaient en ce temps-là.
31 Mai 1940. Refugiés de la Belgique, les Baran, Arco, Genia, son frère Daniel et nous, les Bajowicz, arrivons à Toulouse. En Juin, lors de la retraite des Alliés, mon père est mobilisé parmi les réservistes Polonais et vite démobilisé. Il était déjà trop tard. On ne parvenait pas à résister aux Allemands. Le Maréchal Pétain signe l’armistice, il y eut Vichy et tout s’enchaine. La France subit la pression et Vichy doit se soumettre à l’envahisseur.

En Septembre 1940, les Autorités nous obligent à nous rendre en résidence forcée à Sal

ies du Salat.
En Mars 1941, la population française accepte mal la présence des Allemands, mais sans prendre de risques, il était difficile pour les patriotes de faire de la résistance mais aussi de protéger les réfugiés des griffes nazies, la persécution des Juifs étrangers était en cours.
Cette fois on nous envoie en résidence forcée à Bruguières. Catherine et Pierre nous louent une fermette et nous demandent peu pour le loyer. Les Bajowicz et Baran cohabitent et nous ne formons qu’une famille. Les frères de Genia se trouvent en résidence forcée à Castelnau d’Estretefond.
En Juillet 1941, Nathan le fils des Neumann, eux aussi en résidence forcée à Bruguières, est Chef de Troupe Adjoint des Eclaireurs Israélites à Toulouse, il vient chez nous et demande à ma mère si je pouvais faire partie de leur troupe. Ma mère accepte. Tout se passe bien et les parents de mes amis E.I., m’achètent même des produits de chez nous.

Mars 1942, René Bousquet devient Commissaire National ; les lois raciales sont exécutées avec rigueur. La situation des Juifs étrangers se complique. Mon père, Arco, les 2 frères de Genia, et d’autres Juifs sont réquisitionnés pour des travaux forcés. J’ai 14 ans mais ne le parais pas et mon père ne déclare pas mon âge à Muret afin de m’éviter de devoir y aller. Sans Laissez Passer et clandestin, je me déplace pour survivre, je fais du marché noir. C’est cela car sans moyens on mettrait notre famille dans un camp. J’approvisionne mon père et ses amis à Bouloc aux travaux forcés, ils ont faim. Pierre comprend et nous procure tout ce qu’il peut. Cette époque m’oblige d’écourter mon adolescence et de prendre des risques dont je me souviens bien surtout en allant à Toulouse. Catherine ne nous compte plus le loyer et avec Pierre, ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous aider, je me souviens du lait et autres produits. C’était risqué, mais...

Le 20 Juillet, par suite de désaccords entre les dirigeants aux travaux forcés, on permet aux hommes de rentrer jusqu’à nouvel avis. Le 1er Août le camp des E.I.F. débute dans l’Aveyron. Ma mère insiste, à ce que je participe. Etait-cet un pressentiment ? Pendant 2 semaines, tout va bien au camp des E.I. mais nous sommes quelques clandestins, que Maurice cache, car informé de ce qui allait se passer, il ne nous déclare pas sur la liste des E.I. au camp.
Le 15 Août Bouloc rappelle les hommes aux travaux forcés, mon père n’y retourne pas et se cache chez Pierre.

 

Le 26 Août, au feu de camp nous apprenons les arrestations de nos familles. Le camp fut levé mais d’abord nous chantons cette dernière fois, en pleurant « ce n’est qu’un au revoir mes frères » ; nous doutions de nous revoir un jour. Je ne saisissais pas la cruauté des collabos… et me demandais qui était arrêté à Bruguières ? Je prie en espérant un miracle. Maurice donne des instructions à Nathan et parle au fermier, qui nous loue l’emplacement du camp. Déjà des parents viennent en voiture chercher leurs enfants. Maurice entre dans la cabine, le fermier nous fait grimper à l’arrière du camion. En route le fermier arrête le camion ; plus loin il y a un contrôle. Par la forêt, nous faisons un détour pour dépasser l’endroit des interpellations et rejoignons le camion. Maurice laisse ici et là des E.I. chez des personnes de confiance. Je reste le dernier et Maurice m’emmène chez lui, c’était le matin du 27 Août. Notre voisine, Erna Schöndorf venait le soir chez les Bernsohn et me dit : "hier matin j’ai vu les arrestations de ta mère, Mina et Ruth et d’autres à Bruguières ; Pierre veille sur ton père. Wolf caché dans sa grange a été blessé par une fourche et arrêté après. Catherine est auprès de ta mère et plaide en vain avec les gendarmes de ne pas l’arrêter ; elle fut interrogée sur toi et ton père. Catherine voit, que ta mère hésite et répond à sa place, « Ils ont quitté la région, on ne sait pas où ». Ta Grand-mère Sulka avait un malaise et le Docteur Henri Duprat passait."

Le 28 Août Arco et moi, nous nous rencontrons clandestinement à Lespinasse, il m’apporte mes bottines oubliées ; maman les avait achetées en Juillet. Nous parlons et pleurons. En quittant il supplie, « ne viens pas à Bruguières on te cherche ». Mais cette nuit en passant par les champs je m’y rends par l’arrière de la ferme, Catherine m’accueille.
Papa et moi préparions notre fuite : "ce sera pour dans deux mois, car le village est encerclé, d’ailleurs quel risque tu as pris en venant ; on aurait pu t’arrêter ; nous avons déjà perdu ta Maman et voilà que nous pleurions, même Catherine". Il me remet la copie de la feuille de route, "on ne sait jamais", dit-il… Nous étions ensemble 3 jours, il y eut un contrôle ; ni les Baran ni Grand-Mère ne savaient que j’étais là. Papa dit, que cela vaut mieux ainsi. Pierre me conduit à Castelginest des gendarmes l’arrêtent en chemin. Caché sous le foin dans la charrette j’entends les gendarmes justifier leur boulot et Pierre répondre avec audace, car il les connaît : « Le boulot, mais pour qui ? Les Boches ».

 

La nuit du 31, j’arrive chez Maurice. Le lendemain matin nous prenons le train vers Moissac.
Le 1er Septembre 1942, Maurice et moi allons au home des E.I. Des enfants y sont cachés par Bouli et Shatta Simon. J’y reste jusqu’à la semaine d’Octobre et retrouve mon père à la gare de Toulouse. Nous prenons le train, passons une nuit chez le 1er contact à Pallavas (Montpellier) et reprenons le train, que nous quittons à Bossey.
4 gendarmes nous interpellent sur le quai ; à cause du Laissez Passer corrigé de mon père, qui semble faux, ils disent, qu’ils doivent nous arrêter. Mais l’uniforme scout et ma fausse excuse de me rendre avec retard au Jamboree de Granves Sales nous sauva ; ce fut un miracle, qu’ils nous laissent partir et nous étions en route vers la Boulangerie Coopérative. Emile nous attendait, ce passeur, résistant nous fait traverser les fils de fer barbelés, vers la Suisse en risquant lui aussi sa vie.

Fin Février 1943, toute la France est occupée depuis 2 mois, on arrête même des Juifs français. C’est « le sauve qui peut » par milliers, ils fuient vers l’étranger ; d’autres se cachent avec l’aide de patriotes.
Arco Baran fuit de Bruguières et demande à Genia d’attendre son message. 3 semaines plus tard Genia fuit à son tour, enceinte de 5 mois, emmenant Georgette 2 ans plus un sac avec le strict minimum. Elle marche jusque Castelginest, prend le tram, le train et rejoint Arco à Nice. Comme pour lui, Arco avait trafiqué un Laissez Passer pour elle. Sylvie naquit le 8 Juillet à St Martin Vesubie.
Les Baran étaient très courageux, traversant avec 2 bébés la haute montagne vers l’Italie et la Suisse.

Titre et photo de La Dépêche de Toulouse (Arch. J. Bajot / DR).

 

Suite du discours de Jack Bajot :

Catherine, Pierre, alors que le danger guettait aussi bien les recherchés que les patriotes tels que vous, alors que mon passage chez vous n’était que de quelques jours, mon père vous l’avez caché pendant plusieurs mois et sauvé. Les contrôles des gendarmes ne vous ont pas empêchés de prendre le risque, qui aurait pu vous coûter votre propre vie…
Nathan, sans toi, je n’aurais tout d’abord pas connu les éclaireurs et ne serais plus là…
Maurice, tu m’as caché plusieurs fois et emmené à Moissac…
Bouli et Shatta Simon, j’étais chez vous 2 mois et vous m’avez caché…
Emile Lauper, tu nous as fait passer les fils de fer barbelés de 3m de haut en risquant ta vie…
Catherine et Pierre, vous avez sauvé mon père et j’étais moi aussi caché 3 jours chez vous... Grâce à vous tous, j’ai survécu et je vous suis très reconnaissant.

Je remercie encore Monsieur Saada, Monsieur Plantade, Madame Odile Boué (ép. Faureau), représentante des récipiendaires Catherine Laborderie et Pierre Boué, Monsieur et Madame Demouch et Monsieur Ponce d’avoir rendu cet événement possible. Ensemble avec la famille, amis et ceux, qui nous rejoignent, nous honorons ce jour les JUSTES des Nations, Pierre et Catherine et ma famille arrêtée le 26 Août 1942 à Bruguières et convoyée à Auschwitz. Je remercie toutes les personnes d’avoir été présents afin d’honorer nos sauveurs et les persécutés.

Novembre 1938, mon oncle Michel Kleinwachs, est torturé à mort à Mauthausen le 22.11.1944.
Novembre 1938, mes Grands Parents, Rosalia et Moritz Kleinwachs au Ghetto de Cracovie, mort inconnue.
Novembre 1938, les parents de Genia, Max et Daniel Blajman déportés en Pologne, mort inconnue.
Le 26 Août 1942, ma mère Regina Bajowicz, Oncle Wolf, Tante Mina et cousine Ruth on été arrêtés à Bruguières.
Nos bons amis Max et Daniel Blajman en résidence forcée à Castelnau d’Estretefonds ont été arrêtés à Bouloc.
Tous les 6 ont été déportés en Wagons à Bétail le 4.9.1942 par le convoi N° 28 à Auschwitz et gazés.
En 1945, nous apprenons la déportation depuis la Belgique des oncles Albert et Jakob, des tantes Zuni et Sarah. Tous ont été gazés à Auschwitz.
Toulo Baran, frère d’Arco, est mort pour la France parmi les premiers soldats tombés lors de l’invasion des Allemands en 1940.
Mon ami Chef de Patrouille des Cigognes, Georges Mandel, Grenouille, Résistant fut fusillé par les Allemands en 1944.
Parmi les déportés dans ma famille, il y eut au total 8 gazés, 1 torturé à mort et 2 déportés, dont la mort est inconnue.
Parmi nos amis, 2 furent gazés, 2 dont la mort est inconnue, un soldat tombé pour la France et un résistant fusillé.

Désormais, à Bruguières, une plaque du souvenir rappelle les arrestations de six Juifs déportés et morts ensuite à Auschwitz. Au nombre de ces victimes de la Shoah : Regina Bajowicz (Photo Arch. J. Bajot / DR).