Tragiquement, l'obscurité est nécessaire pour faire briller les étoiles



Allocution de l'Ambassadeur d'Israël à Paris, lors de la cérémonie de remise de Médailles de Justes parmi les Nations, le 3 décembre 2007. 

 
Toute reconnaissance par Yad Vashem, de Juste parmi les Nations, représente un événement unique en soi mais s'inscrivant dans la continuité et la complémentarité d'une histoire ayant vaincu la Shoah dans son absolue horreur. Histoire individuelle et si fraternelle écrite par celles et par ceux qui, non juifs, au risque et parfois au prix de la perte de leur vie, ont sauvé des persécutés racistes qui avaient été "programmés" par le nazisme et ses collabos, y compris Vichystes, pour la "solution finale".
Il n'existe donc aucune hiérarchie (qui serait aussi dérisoire que déplacée) entre les cérémonies organisées par le Comité Français pour Yad Vashem pour les remises de médailles et de diplômes de Justes. Néanmoins, le 3 décembre passé, l'Assemblée nationale et plus précisément l'Hôtel de Lassay, ont offert leur lustre républicain à une cérémonie rendue ainsi exceptionnelle. 
Ambassadeur d'Israël, Daniel Shek, proposa une allocution dont les paroles laissèrent loin derrière elles les frontières de la diplomatie pour aller au coeur des assistants. Ces paroles méritent de ne pas s'estomper.


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A la tribune : Daniel Shek. A dr. : Richard Prasquier, Président d'Honneur du CFYV. (photo Erez Lichtfled) 
 

 
"L' Etat d'Israël, jeune Etat sans trop de tradition protocolaire, n'est pas un pays de médailles. La Médaille des Justes parmi les Nations est la seule distinction civile de mon pays, et c'est avec un très grand honneur et une immense gratitude que je la remets aujourd'hui à un petit groupe de personnes tout à fait extraordinaires : 
Gina LIBERA, pour elle-même,
et aux ayants-droits de :
Henri et Renée GUY,
Emile FONTAINE,
Annette PIERRON et sa mère Camille,
- Marthe LICINI et son fils Alphonse,
Nestor PRIME et son fils Roger,
Jeanne HENRI-ROBERT.
Il y a quelques mois, la France a rendu un vibrant hommage aux Justes parmi les Nations, introduits au coeur du Panthéon. Toute la France a été touchée par la reconnaissance ainsi mise au grand jour de ces héros ordinaires.
Ordinaires ?
On a tendance à le croire, tant ils sont humbles et discrets. Malheureusement, à cette sombre époque, le terme "ordinaire" s'appliquait plutôt à ceux qui étaient indifférents ou même coupables. Quand on écoute l'histoire des Justes, de tous - quels qu'ils soient -, on se rend compte qu'ils sont en effet extraordinaires. Une partie de leur qualité d'hommes et de femmes extraordinaires est justement cette modestie à l'égard de leur propre comportement. 
Car, souvenons-nous : des années avant la Seconde Guerre Mondiale, les Juifs sont diabolisés, déshumanisés, et - petit à petit - mis au ban de la société. Entre 1940 et 1945, la France traverse la période la plus sombre de son histoire. Elle a capitulé devant l'Allemagne nazie et les Juifs sont fichés, pourchassés comme des bêtes, raflés et persécutés.
La barbarie nazie est une machine de mort infernale, minutieuse, qui ne laisse rien au hasard. Personne n'est épargné : hommes, femmes, enfants et vieillards.
Plus de 76.000 Juifs - un quart de la population juive en France - ne pourront échapper à un destin tragique et seront exterminés dans les camps de la mort. Six millions de Juifs en Europe seront ainsi assassinés dans ce qui constitue le plus grand crime de l'histoire de l'humanité. 
Tragiquement, l'obscurité est nécessaire pour faire briller des étoiles. Sombres, les temps l'étaient. Alors qu'ils pouvaient fermer les yeux, passer en silence, ces étoiles humaines se sont mises en danger de mort, elles et leurs familles, pour sauver d'autres êtres humains, en l'occurrence des Juifs. Ils l'ont fait avec toute leur âme, tout leur coeur. certains y ont laissé la vie. 
Ordinaires ? C'est vrai que les Justes considèrent que ce qu'ils ont fait était naturel, qu'il n'aurait pu en être autrement, et même qu'ils auraient dû en faire plus. Mais on voit bien que les Justes n'ont pas seulement sauvé des innocents d'une mort certaine; ils ont sauvé la dignité de l'homme, ils ont sauvé l'honneur de la France, ils ont sauvé l'espoir pour nous, les générations suivantes. 
On dit du peuple juif qu'il est le peuple de la mémoire. Il se souvient des moments les plus tragiques de sa longue histoire. Il se souvient de ses moments de gloire et d'espoir, mais il se souvient surtout de ceux qui, dans les moments les plus sombres, lui ont donné une raison de croire à l'avenir.
Mon père, rescapé de Theresienstadt et d'Auschwitz-Birkenau, était parmi les fondateurs de la diplomatie israélienne. Dans les années 60, il a participé aux négociations avec l'Allemagne pour l'établissement de relations diplomatiques entre les deux pays, à peine 20 ans après la Shoah. Je me souviens, des années plus tard, l'avoir interrogé sur ce choix. Comment a-t-il pu faire ça ? Il m'a répondu :"dans mon coeur, c'était insoutenable... mais dans ma tête, je savais que nous avions raison, qu'il fallait le faire, pour donner de l'espoir à la prochaine gérénation."
Chers amis, dans une génération, il n'y aura plus de témoins vivants de la Shoah. Il restera les livres, les musées, les photos, les documents. Et une blessure indélébile dans le coeur de l'humanité. 
Il incombe à tous de préserver le souvenir précis de cette tragédie humaine. Pas seulement pour la mémoire des morts sans sépulture. Pas uniquement pour honorer les Justes. Mais aussi pour préserver notre avenir à tous. La mémoire est un outil indispensable à l'homme pour se construire dans le futur. On ne bâtit rien sur l'oubli ou le mensonge. 
L'antisémitisme n'a pas disparu. La haine et le totalitarisme non plus. Le racisme refait surface en Europe, au Moyen-Orient, partout où il peut. Les expressions de haine vis-à-vis des Juifs et d'Israël prennent des formes intolérables. On le voit avec le Président iranien qui appelle à anéantir Israël. On voit même un déni de reconnaître à l'Etat d'Israël le droit d'exister. 
Aujourdhui, le peuple juif a retrouvé sa patrie et sa liberté. La reconnaissance de l'Etat d'Israël est une barrière contre la haine, mais il nous reste encore un défi central : conclure la paix avec nos voisins au Proche Orient pour y être accepté comme membre à part entière. Espérons que les bonnes nouvelles de ces derniers jours venant d'Annapolis aux EU soient de bonne augure. 
Chers Justes, nous vous sommes à jamais reconnaissants de ce que vous avez accompli au péril de votre vie. C'est ce qui nous donne encore la force de croire en cette humanité.
Merci à vous du fond du coeur."
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Les salons de l'Hôtel de Lassay, le 3 décembre (photo Erez Lichtfeld)