Dossier n°14520 - Juste(s)

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Les personnes reconnues « Justes parmi les Nations » reçoivent de Yad Vashem un diplôme d'honneur ainsi qu'une médaille sur laquelle est gravée cette phrase du Talmud : « Quiconque sauve une vie sauve l'univers tout entier ». Il s’agit de la plus haute distinction civile de l’état d’Israël. Au 1er janvier 2021, le titre avait été décerné à 27921 personnes à travers le monde, dont 4150 en France. Cependant le livre des Justes ne sera jamais fermé car nombreux sont ceux qui resteront anonymes faute de témoignages.Reconnus ou non, ils incarnent le meilleur de l'humanité. En effet, tous ont considéré n'avoir rien fait d'autre que leur devoir d'homme. Ils serviront de phares et de modèles aux nouvelles générations.

Allée des Justes à Paris
Allée des Justes à Jérusalem

Les Justes

Edith Jeanne Canard

Année de nomination : 2024
Date de naissance : 01/06/1896
Date de décès : 24/06/1971
Profession : Gérante d’un pensionnat

Suzanne Eugénie Canard

Année de nomination : 2024
Date de naissance : 17/01/1894
Date de décès : 30/08/1973
Profession : Gérante d’un pensionnat
    Localisation Ville : Font-Romeu (66124)
    Département : Pyrénées-Orientales
    Région : Occitanie

    Cérémonies

      L'histoire

       

      La famille Grumbach habite à Paris, dans le 17ᵉ arrondissement. C’est là que naît Didier en 1937, puis son frère cadet Étienne, dit Tiennot, en 1940, quelques mois avant l’entrée de la France dans la Seconde Guerre mondiale.

      Les Grumbach sont des Juifs ashkénazes, installés de longue date en Alsace, qui ont émigré pendant un temps au Brésil avant de revenir en France. Par leur mère, ils sont issus de la famille Mendès France, des Juifs séfarades d’origine portugaise, établis à Bordeaux depuis le XVIIᵉ siècle. Le frère de leur mère, Pierre Mendès France, ancien résistant, a été député sous la IIIᵉ République, ministre, puis Président du Conseil — l’équivalent de l’actuel Premier ministre — entre 1954 et 1955, après la guerre.

      En 1941, dans le contexte de l’Occupation allemande et de la mise en place des lois antisémites du régime de Vichy, Didier a alors quatre ans et Tiennot deux ans. Leurs parents prennent la décision de les faire baptiser, espérant ainsi leur offrir une protection supplémentaire. Didier écrira plus tard dans son témoignage :

      « Je me rappelle la petite chapelle baptismale, le prêtre qui disait des choses que je ne comprenais pas, une marraine et un parrain qui jusqu’ici n’existaient pas pour moi. Tout cela est resté étrangement très présent. Je ne savais pas pourquoi ce baptême avait lieu mais, même si c’était de façon extrêmement vague, je pressentais l’importance qu’il revêtait, et qu’il fallait que nous ayons ce certificat. »

      Les noms des deux enfants sont également modifiés, d’abord en Godot, puis en Grandlac, sans doute par homophonie avec Grumbach. Munis de faux papiers, les deux frères sont envoyés en zone libre, où leur mère les confie à deux femmes, deux sœurs prénommées Suzanne et Édith Canard, âgées d’une quarantaine d’années. Celles-ci dirigent alors ce que l’on appelle à l’époque un home d’enfants catholique, situé au 5 rue des Écureuils à Font-Romeu, dans les Pyrénées-Orientales.

      Font-Romeu est une station climatique réputée pour son ensoleillement. Depuis le début du XXᵉ siècle, la ville accueille de nombreux enfants dans des pensionnats afin qu’ils bénéficient du grand air tout en poursuivant leur scolarité. Sous couvert de cette activité, Suzanne et Édith Canard cachent courageusement une dizaine d’enfants juifs pendant toute la durée de l’Occupation allemande, de 1941 à 1944.

      Les enfants les appellent Tante Suzanne et Tante Édith. Toutes deux célibataires et sans enfants, elles se consacrent entièrement à leur protection. Pendant près de quatre ans, quasiment sans contact avec leurs familles, les enfants vivent sous leur seule responsabilité. Didier raconte avec précision le souvenir du jour où leur mère les laisse au pensionnat :

      « Elle nous a laissés en bas de l’escalier du pensionnat. J’entends encore les hurlements de mon frère qu’on emmenait, et je me souviens avoir mordu la main de la monitrice qui me retenait pour le rejoindre. Je revois ma mère au pied de ce très long escalier, sur le côté de la maison, pendant qu’on nous faisait monter et que mon frère hurlait. »

      La vie quotidienne se poursuit malgré tout, faite aussi de moments heureux : des éclats de rire, des jeux, des courses derrière un ballon, des batailles d’oreillers — une enfance qui, par instants, ressemble à celle de tous les enfants.

      Le pensionnat, situé en hauteur à Font-Romeu, est une grande bâtisse en lisière de forêt. Des prêtres figurent parmi les enseignants. Tous les enfants juifs assistent à la messe, sans que les autres pensionnaires ne soient informés de leur véritable identité. L’été, de nombreux enfants viennent passer les grandes vacances à la montagne, mais l’hiver, l’établissement se vide en partie. Peu à peu, les enfants deviennent familiers des habitants du village, du boulanger au cantonnier. On les emmène parfois devant la mairie, coiffés de bérets, pour chanter « Maréchal, nous voilà ! », chant de propagande du régime de Vichy.

      Une fois, après deux années sans les voir, leur mère vient leur rendre visite. Elle les emmène dans un hôtel où elle a pris une chambre. Soudain, un contrôle de police, elle a été dénoncée. Par un concours de circonstances, elle possède dans son sac la copie d’une lettre qu’un de leurs oncles avait adressée au maréchal Pétain lorsqu’il était encore député. Cette lettre n’aurait évidemment pas suffi à la protéger, mais elle provoque un effet de surprise. Les gendarmes lui expliquent que la situation leur échappe et qu’ils doivent prendre des instructions. Elle en profite alors pour s’enfuir.

      Pendant toute l’Occupation, elle et son mari vivent cachés en France, le plus souvent séparément. À Font-Romeu, les contrôles et les dénonciations sont fréquents : la villa où loge la Gestapo se trouve à proximité du pensionnat. Heureusement, celui-ci est situé tout en haut de la ville, ce qui laisse au personnel le temps de voir arriver le danger et d’anticiper la fuite des enfants menacés. Les enfants sont alors regroupés dans une pièce du rez-de-chaussée, d’où ils s’échappent par une fenêtre pour rejoindre la forêt. Ils y passent parfois toute la nuit, dissimulés jusqu’au retour du calme.

      En 1944-1945, avec la Libération de la France et la fin de la guerre en Europe, les Grumbach viennent chercher leurs deux fils. La famille regagne Paris et retrouve son appartement d’avant-guerre. Un troisième enfant naît peu après : Sylvie. La vie reprend progressivement son cours.

      Les enfants restent très attachés à Tante Suzanne et Tante Édith. Dans les années qui suivent la guerre, ils retournent régulièrement à Font-Romeu, pour les vacances d’été ou pour Noël. D’autres anciens enfants cachés ont également témoigné de leur sauvetage par les sœurs Canard, notamment Peter Aldin, âgé de douze ans à l’époque. Émigré aux États-Unis en 1952, il a livré son témoignage en 2017 lors d’un entretien avec le United States Holocaust Memorial Museum.

       

      En Novembre 2025, Yad Vashem, Institut International pour la Mémoire de la Shoah a décerné à Suzanne et Edith Canard, le titre de Juste parmi les Nations.

       




      Mis à jour il y a 4 semaines.