Un Juif pour l’exemple

Dossier n°

Un Juif pour l’exemple

Un terrifiant travail de mémoire sous la plume  de Jacques Chessex.
Ou comment des Suisses offrirent un juif en sacrifice à Hitler
pour célébrer son anniversaire le 20 avril 1942 !

 

 

Présentation de l’Editeur :

– « Nous sommes en 1942 : l’Europe est à feu et à sang, la Suisse est travaillée de sombres influences. A Payerne, rurale, cossue, ville de charcutiers «confite dans la vanité et le saindoux», le chômage aiguise les rancoeurs et la haine ancestrale du Juif. 
Autour d’un «gauleiter» local, le garagiste Fernand Ischi, sorti d’une opérette rhénane, et d’un pasteur sans paroisse, proche de la légation nazie à Berne, le pasteur Lugrin, s’organise un complot de revanchards au front bas, d’oisifs que fascine la virilité germanique. Ils veulent du sang. Une victime expiatoire. Ce sera Arthur Bloch, marchand de bestiaux.
A la suite du Vampire de Ropraz, c’est un autre roman, splendide d’exactitude et de description, d’atmosphère et de secret, que Jacques Chessex nous donne. Les assassins sont dans la ville.

 

L’auteur :
Né en 1934 à Payerne, Jacques Chessex avait huit ans quand les faits relatés dans ce livre ont eu lieu. Prix Goncourt en 1973 pour L’Ogre, il est l’auteur, entre autres, de Monsieur (2001), L’économie du ciel (2003), Le Vampire de Ropraz (2007), Pardon mère (2008). »

 

Début du roman, sous la plume de Jacques Chessex :

– « C’est loin, la guerre, pense-t-on communément à Payerne. C’est pour les autres. Et de toute façon l’armée suisse nous garantit de son dispositif invincible. Infanterie helvétique d’élite, artillerie puissante, aviation aussi performante que celle des Allemands et surtout, un dispositif antiaérien décisif avec le 20 millimètres Oerlikon et le canon de 7.5. Sur tout le territoire accidenté les barrages, les fortins surarmés, les toblerones, et si ça se gâte, ultime défense, l’imprenable  » réduit national  » dans les montagnes du Vieux-Pays. Bien malin celui qui nous prendra en défaut.
Et dès le soir, l’obscurcissement. Rideaux clos, volets fermés, toutes sources de lumière éteintes. Mais qui obscurcit quoi ? Qui cache quoi ? Payerne respire et transpire dans le lard, le tabac, le lait, la viande des troupeaux, l’argent de la Banque Cantonale et le vin de la commune qu’on va chercher à Lutry sur les bords du lointain Léman, comme au temps des moines de l’abbatiale. Le vin qui soûle solairement, depuis bientôt un millénaire, une capitale confite dans la vanité et le saindoux.
Au printemps où commence cette histoire les lieux sont beaux, d’une intensité presque surnaturelle qui tranche sur les lâchetés du bourg. Campagnes perdues, forêts vaporeuses à l’odeur de bête froide à l’aube, vallons giboyeux déjà pleins de brume, harpes des grands chênes à la brise tiède. A l’est les collines enserrent les dernières maisons, les vallonnements s’allongent dans la lumière verte et dans les plantations à perte de vue le tabac commence à monter au vent de la plaine.Et les bois de hêtres, bocages aérés, bosquets de pins, haies profondes, taillis clairs qui couronnent les collines de Grandcour.
Mais le mal rôde. Un lourd poison s’insinue. O Allemagne, Reich de l’infâme Hitler. O Niebelungen, Wotan, Walkyries, Siegfried étincelant et buté, je me demande quelle fureur instille ces fantômes vindicatifs de la Forêt-Noire dans la douce sylve de Payerne. Rêve dévoyé d’absurdes chevaliers teutoniques qui assomme l’air de la Broye, un matin du printemps 1942, où Dieu et une bande d’autochtones fous se sont fait berner, une fois de plus, par Satan en chemise brune. »

 

Jacques Chessex, né à Payerne dans une Suisse « neutre ». L’écrivain refuse d’oublier l’assassinat symbolique d’un Juif en 1942 et demande à ce que son nom, Arthur Bloch, soit donné à une place de la ville (Photo DR).

 

Pascale Zimmermann :

– « Payerne en 1942, ce sont 500 chômeurs pour 5000 habitants. De quoi susciter des aigreurs à l’encontre «des gros, des nantis, des juifs et des francs-maçons». «Et nous, les Suisses, on crève de faim», pensent à voix haute les paysans ruinés de la Broye. «Et le comble c’est qu’on est chez nous.» 
Chez lui, Arthur Bloch aussi l’est en Suisse. Son père a été naturalisé par la commune bernoise de Radelfingen en 1872, dix ans avant sa naissance. Durant 14-18, le fils a servi dans les Dragons de l’armée helvétique et des tirs de mortier l’ont laissé sourd d’une oreille. 
«Marchand de bétail depuis plus de vingt-cinq ans, Arthur Bloch est familier des foires à bestiaux de la Broye, à ce titre il se rend régulièrement à Oron, à Payerne, – c’est Payerne qu’il préfère, où il connaît personnellement tous les paysans et les bouchers que rassemble l’événement.» 
L’homme est respecté, sympathique; il ne boude pas un petit verre de blanc une fois les affaires conclues.

On ne le verra jamais revenir de la foire du 16 avril 1942. Son assassinat sera offert en cadeau à Hitler pour son anniversaire, le 20 avril, afin de célébrer «l’avènement maintenant proche de l’Ordre nouveau». Y compris en Suisse. 
Les meurtriers d’Arthur Bloch sont connus. Ils ont été punis. Pénitencier à vie pour Fernand Ischi, le garagiste, chef de bande et instigateur du crime, hâbleur, sadique et amoureux d’Hitler. A vie aussi pour Robert Marmier, paysan ruiné. Tout comme pour son valet Fritz Joss, qui a assommé Bloch puis l’a découpé : «Fritz ne bronche pas, il a la manière, il a travaillé en boucherie comme garçon de plot et débité plusieurs bêtes.» Vingt ans de prison pour Georges Ballotte, mineur, et quinze pour Max Marmier. Mais rien pour le pasteur Philippe Lugrin, l’idéologue, familier de la Légation nazie à Berne. »
(La Tribune de Genève, 12 janvier 2009).

 

Adeline Bronner :

– « C’est cela qui transpire dans le court récit de Chessex, la stupeur et la colère face à la facilité avec laquelle des idées nauséabondes et la fascination de la fureur et du sang se répandent dans une communauté. En effet, l’homme qu’on tue n’est ni méchant, ni brutal, il paie bien, ne fait de mal à personne. En toutes autres circonstances il serait une figure intouchable de la communauté. Mais parce qu’il est juif, il perd son humanité, il perd la protection du groupe, il devient une cible qu’il ne fraudra qu’un abruti désinhibé pour abattre. La complicité implicite qui permet aux assassins et à leur pastoral inspirateur de mettre un point final à leur effroyable projet. »
(Blog Puzzle et poussières, 9 janvier).

Bien que natif de Payerne, Jacques Chessex se heurte à l’hostilité locale quand il propose de donner le nom d’Arthur Bloch à la place de la… Concorde.

Christian Aebi :

– « POLÉMIQUE. Et si Payerne dédiait une place à la mémoire d’Arthur Bloch, marchand juif tué par des pronazis en 1942 ? La proposition de Jacques Chessex agace au pied de l’Abbatiale.

Jacques Chessex persiste. Dédier une place ou une plaque commémorative à la mémoire du juif Arthur Bloch, assassiné en 1942 à Payerne, permettrait à la ville «d’exorciser le foyer noir qui hante encore les consciences».
La proposition faite samedi dernier dans nos colonnes par l’écrivain, fait tiquer les autorités locales. Et n’enthousiasme guère les Payernois. Pas facile d’en trouver prêts à rebaptiser la place de la Concorde, celle où Arthur Bloch a été vu pour la dernière fois vivant. «Pourquoi voulez-vous ressasser ce passé peu glorieux?» maugrée un client de La Vente, la pinte communale. «Arrêtez avec cette histoire!», peste une retraitée à la Coop.«J’avais 20 ans quand ce pauvre Bloch a été tué, soupire une figure locale. L’affaire est classée, non?».

Pas pour Jacques Chessex.
«Ce n’était pas un fait divers, dit Jacques Chessex. Ce crime s’inscrivait dans un courant beaucoup plus complexe et dangereux. Il y a quelque chose de l’ordre du crime contre l’humanité. Baptiser une rue ou une place du nom du malheureux marchand est une manière de reconnaître le martyre d’Arthur Bloch. Une façon de nous rendre vigilants. Payerne doit admettre que ses murs ont été témoins de ces atrocités. J’aime profondément ma ville. Je veux qu’elle reconnaisse ce crime pour grandir.»

«Pas d’accord» estiment les autorités les locales. «Une telle démarche ne serait pas appréciée des Payernois, réplique le syndic Michel Roulin. Ce crime était odieux, mais il fait partie de l’histoire. Il ne doit pas être remis systématiquement sur le devant de la scène.»