Denis Sureau : « Mon oncle, Juste parmi les Nations »

Du 28/01/82015

 

 

 

 

 

 

À la libération du camp de Bergen-Belsen (Allemagne), en 1945. ©LEEMAGE « Les juifs de France se souviendront toujours que si les trois quarts d’entre eux ont survécu, c’est grâce à la population française et à l’Église », vient de déclarer Arno Klarsfeld. À l’heure où l’on commémore la libération des camps nazis, l’écrivain Denis Sureau nous envoie son témoignage, l’histoire de son oncle, Pierre Lallement, un catholique mort pour s’être porté au secours d’une juive. L’un des 3 760 Français déclarés Justes parmi les Nations.

Ils formaient un jeune couple chrétien et heureux. Pierre Lallement, ingénieur des Travaux publics, épouse Suzanne Sureau en août 1936. Il a 24 ans, et elle 22. Trois filles et un garçon naissent les années suivantes.

Vient la guerre, l’Occupation. La famille se réfugie dans la famille de Pierre, à Montbrison, à 37 km de Saint-Étienne. La ville est en zone libre et sa région, le Forez, devient rapidement active dans la Résistance. Pierre s’y engage.

Lors de promenades avec ses enfants, Suzanne sympathise avec une certaine Yvonne Desbois, qui a un bébé. Mais son vrai nom est Régine Buchner. C’est une juive, réfugiée de Paris avec Lazare, son mari, et leur enfant. Une partie de sa famille vient d’être déportée.

Lazare participe à la fabrication de faux papiers mais, le 25 avril 1944, il est arrêté à Lyon, avant d’être pendu le 16 mai suivant à la prison militaire Montluc, siège de la Gestapo. Les policiers allemands se lancent à la recherche de Régine. Ils ne la trouvent pas à son domicile, ni le bébé, qu’elle a confié à une nourrice. Ils menacent la propriétaire de prendre son fils en otage si elle ne les prévient pas du retour de Régine. Affolée, elle préfère plutôt avertir la famille Lallement.

"Pierre Lallement garda le silence malgré les coups et ne révéla pas le nom d’autres juifs se cachant à Montbrison sous de fausses identités."

Pierre décide aussitôt d’intercepter Régine à la descente du car en provenance de Saint-Étienne pour la cacher dans une maison inhabitée à Villiers-Saint-Benoît (Yonne) appartenant à son oncle. Mais ils n’y arriveront pas. Ils sont reconnus par deux ouvrières de l’entreprise où travaillait Pierre ; elles les dénoncent à la Gestapo. À la gare de Châteaucreux (Saint-Étienne), ils sont arrêtés.

Pierre subit la torture mais il ne lâche aucune information. Un compagnon de cellule déclara plus tard qu'« il garda le silence malgré les coups et ne révéla pas le nom d’autres juifs se cachant à Montbrison sous de fausses identités ». Il est envoyé au camp de transit et d’internement de Royalieu, à Compiègne, avant déporté dans les camps de Neuengamme puis de Bergen-Belsen. Il y meurt le 26 mars 1945, à l’âge de 32 ans.

Son comportement étonnait ses compagnons : « Ce fut un très bon camarade, d’un moral à toute épreuve, bon caractère et d’un cœur d’or, toujours prêt à partager le peu qu’il possédait et à rendre service », témoigna un déporté du camp de Neuengamme. Le docteur qui le vit mourir écrivit dans une lettre : « II était d’un caractère enjoué qui dénotait une rare force morale dans les conditions souvent hallucinantes où nous vivions. Dans l’hécatombe quotidienne de compatriotes, la mort de Pierre Lallement fut profondément ressentie par les survivants ; c’était un compagnon qui supportait avec une telle élégance intellectuelle nos misères communes et qui avait un sens si spontané de la camaraderie fraternelle… »

"Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier (Talmud)."

Trois mois avant sa mort, il avait rédigé sur une petite feuille une dernière lettre émouvante à sa femme, inspirée par une belle foi catholique, et l’avait confiée à un prêtre (voir ci-dessous).

Son épouse Suzanne accoucha d’un garçon mort-né, qui devait s’appeler Bernard. Elle dut se remettre à travailler et éleva seule ses quatre enfants jusqu’à sa mort en 2008. C’était une catholique très active, fortement attachée à la mémoire de son mari.

Quant à Régine Buchner, elle fut incarcérée au Fort de Romainville, dans la banlieue nord de Paris. Enceinte elle aussi, elle échappa à la déportation et put voir la Libération.

Le 28 avril 2003, Yad Vashem a décerné à Pierre Lallement le titre de Juste des Nations. Il s’agit de la plus haute distinction civile de l’État d’Israël. Elle est attribuée à 25 271 personnes dont 3 760 en France. Une phrase du Talmud est gravée sur la médaille accompagnant la remise du diplôme : « Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier ».

Denis Sureau

« Chaque soir, j’ai prié pour toi »

Voici la dernière lettre de Pierre Lallement à son épouse, écrite au camp de Neuengamme en décembre 1944, sur une petite feuille qu’un prêtre réussit à cacher jusqu’à son retour en France.

« Ma chérie,

Cette lettre est peut-être la dernière que tu auras de moi, qu’elle t’apporte la paix, le calme et la tranquillité dont ton cœur a besoin : ton mari est mort dans la paix de Dieu ; je me suis confessé à Compiègne et depuis, chaque jour, j’ai prié pour vous tous, pour vous être rendu si Dieu m’en juge digne, pour que me soient pardonnées mes fautes… Je n’ai pas accepté les difficultés quotidiennes et aujourd’hui j’en supporte d’autres, combien plus grandes !

Chaque soir j’ai prié pour toi et pour les enfants, chaque soir me reviennent les paroles que tu me disais quelque temps avant mon départ : “Un jour, nous vivrons ensemble et nous vivrons bien”. J’ai vécu dans cet espoir.

Élève bien les enfants, c’est une recommandation superflue, élève les chrétiennement et apprends-leur à aimer leur papa comme il les aimait quand ils étaient tout petits, qu’ils aiment bien leur pays et qu’ils vivent bien. Embrasse bien mon père et ma sœur.

Bonsoir ma chérie et à bientôt, bonsoir mes enfants, vivez heureux et bien, aimez-vous toujours les uns les autres et tous, un jour, nous nous retrouverons dans la grande famille du Seigneur pour vivre une vie meilleure et ne plus jamais être séparés.

Croyez en Dieu et vous serez sauvés. »