Esther Bouillé : " Ce qui m'est arrivé est un miracle "

 

 

 

 

Esther Bouillé, enfant juive sauvée par un couple de boulangers auxerrois décorés de la médaille de Justes parmi les Nations. Une des rares photos qu'Esther Bouillé a conservé de ses parents adoptifs. Photo : A.J

Le 13 juillet 1942, quatre jours avant la rafle du Vel d’Hiv, une jeune juive de 12 ans est recueillie par un couple de boulangers auxerrois. 70 ans après, Esther Bouillé n’a rien oublié.

Il a fallu sortir la boîte à arguments pour convaincre Esther Bouillé avant qu’elle ne nous accorde un entretien. « J’aime bien rester anonyme. Je n’aime pas trop me mettre en avant. »

Ses voisins ne sont pas nombreux à connaître son histoire. Par pudeur donc, mais aussi parce que malheureusement, l’antisémitisme reste un phénomène latent. « Je parlais souvent avec une personne en ville. Le jour où je lui ai dit que j’étais juive, il a fait une tête bizarre et après il m’évitait dans le bus. Il faut être un peu con quand même?! », lâche Esther d’une voix enfantine.

« J’entends encore Hitler hurler dans le poste »

Retraitée dans un petit appartement de Talant, près de Dijon, Esther Bouillé rassemble ses souvenirs pour nous. Leib et Malka Edelstein, ses parents, quittent la Pologne à la fin des années 1920 « pour trouver du travail ». Esther naît le 3 janvier 1931 à Metz. En 1939, les Edelstein fuient la Lorraine, pressés par les Allemands, et rejoignent leurs anciens propriétaires installés à Auxerre. Persuadés que l’occupant ne mettra pas ses bottes dans l’Yonne.

Ils font la connaissance de Marie-Adolphe et Hélène Meunier, un couple de boulangers respectés dans le quartier, dotés d’un « certain poids moral ».

Arrive 1942. La menace allemande s’intensifie. « Maman avait très peur, se souvient Esther Bouillé. On sentait qu’ils allaient arriver. Je me souviens encore d’Hitler hurlant dans son poste qu’il allait exterminer les Juifs. »

Des voisins bienveillants

Le 12 juillet, quatre jours avant la rafle du Vel d’Hiv, Leib et Malka Edelstein sont arrêtés. Ils sont déportés trois jours après à Beaune-la-Rolande (Loiret), dans le convoi n° 6. Leur destination finale sera Auschwitz. Les premières lois nazies épargnant les enfants, Esther reste à Auxerre. « Je ne me rendais pas bien compte de ce qui se passait, j’étais encore une enfant, je ne posais pas beaucoup de questions. »

Placée à l’orphelinat Denfert-Rochereau le soir même, la future institutrice est réclamée par les Meunier dès le lendemain, le temps de satisfaire aux formalités administratives. Elle n’apprendra qu’à la fin de la guerre que ses parents n’ont pas survécu à l’enfer d’Auschwitz.

<script type="text/javascript"></script>

En septembre 1942, elle intègre l’école complémentaire de la rue du Pont. Tous ses camarades, et même « toute la ville d’Auxerre » est au courant de sa judéité. Personne ne l’a dénoncée. « Je n’étais même pas cachée. J’ai retrouvé un oncle après la guerre qui ne me croyait pas quand je lui ai expliqué la situation. C’est un peu un miracle. »

En 1944, le miracle a bien failli tourner court. Une liste d’enfants juifs à déporter est établie par René Grégoire, chef du service des Renseignements généraux dans l’Yonne. Esther Bouillé est dessus. « La femme de Grégoire était institutrice et me connaissait, elle a dû dire à son mari de rayer mon nom, présume l’octogénaire, sans certitude. On n’a jamais voulu me dire qui c’était mais je pense que c’est elle. »

Les Meuniers reconnus Justes en 2005

Dès lors, Esther Bouillé ne sera plus inquiétée. Elle sera officiellement adoptée par les Meunier en 1992. Treize ans après, ils étaient reconnus Justes parmi les Nations (voir par ailleurs). « Ma mère adoptive ne voulait pas en entendre parler mais c’est mon fils qui l’a poussée. Elle n’aimait pas trop se mettre en avant. »

Un trait de caractère qui s’est transmis entre la mère (adoptive) et la fille. « Tout s’est toujours très bien passé avec mes parents non biologiques, poursuit Esther. À l’époque, on se rebellait moins que maintenant. »

Elle ne s’est jamais vraiment ressentie redevable vis-à-vis de ses parents adoptifs. « Dans une relation classique parents-enfants, on ne remercie pas ses parents. Mais j’ai bien conscience du courage de leur geste. »

Anthony Jolly

source: http://www.lyonne.fr/yonne/actualite/2012/07/02/esther-bouille-ce-qui-m-est-arrive-est-un-miracle-1210961.html du 02/07/2012