L'hommage aux 32 « Justes »

Discours prononcé par M.le rabbin Gabriel Tordjman, le 22 juillet 2012 place Notre Dame-du-Bourg à Agen, à l'occasion de la a cérémonie commémorative des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français 

Nous voici rassemblés comme chaque année à cette même date sur ce lieu de commémoration, pour nous souvenir.

Le 16 juillet 1942, l’état de Vichy commettait l’acte irréparable qui le mettrait au ban de l’histoire pour l’éternité. Sur ordre du gouvernement français de l’époque, et avec la participation active des forces de police et de la préfecture de Paris, 13 152 juifs dont 4051 enfants vont être raflés pour la plupart au petit matin, sans autre issue que de suivre leurs représentants de l’ordre vers un enfer dont ils n’avaient aucune idée.

Cette tragédie française des 16 et 17 juillet 1942 nous conduit à une confrontation de notre Histoire commune.

Dans sa lettre du 13 juillet 1942, le Directeur de la police municipale de Paris avait demandé d’urgence au Préfet de la Seine de mettre à disposition, et ce, dès la fin du service, à 5 heures du matin, 50 autobus. Ces véhicules devaient se rendre dans les différents centraux des commissariats d’arrondissement et à la caserne de la Cité suivant une répartition communiquée directement à la Compagnie (du métropolitain).

L’opération appelée « Vent Printanier » avait été préparée minutieusement et méthodiquement par les autorités de Vichy avec un zèle qui en avait étonné les responsables de la Gestapo. La Préfecture de Police avait soigneusement établi des listes permettant l’arrestation massive de juifs. Le but poursuivi était de résoudre « la question juive » en France en recensant, excluant, spoliant puis regroupant et exterminant.

Après les avoir arrêtés, quelquefois brutalement, ils furent conduits dans ces autobus vers le Vel d’hiv où ils furent parqués dans des conditions abjectes et dantesques : pas d’air, aucun ravitaillement, rationnement de l’eau, indignité des conditions d’hygiène, aucune intimité. Des infirmières présentes dans l’enceinte du Vel d’hiv ont rapporté des scènes d’horreur et de désolation. Ce lieu avait été choisi, car il pouvait contenir un très grand nombre de personnes.

C’est précisément la haine véhiculée par l’idéologie nazie, et reprise par le gouvernement antisémite de Vichy, c’est précisément cette haine irrépressible, irrationnelle, qui s’exprimait dans la mise en scène de déshumanisation des juifs du Vel d’Hiv. Au terme d’un calvaire local qui coutera sur place la vie à quelques centaines de personnes parmi les plus fragiles, personnes âgées et enfants, au terme de ce premier calvaire, ces juifs seront envoyés aux confins de l’Europe, dans un lieu au nom inconnu d’eux, Auschwitz- Birkenau.

Dès le 19 juillet, soit quelques jours après la Rafle, un convoi d’adultes quitte Drancy pour Auschwitz où la plupart sera exterminé. Certains sont conduits vers les camps du Loiret avant d’être à leur tour déportés puis exterminés. Là les gendarmes français ont excellé dans l’innommable. Ils vont séparer les mères de leurs enfants souvent par la force, les abandonnant à leur propre sort, le plus souvent malades, sans hygiène, sans soins. Très rapidement, ces enfants seront convoyés vers Auschwitz via Drancy et seront gazés dès leur arrivée.

Aushwitz-Birkenau, Maïdanek, Tréblinka, Dachau, Orianenbourg et d’autres encore.
Ces noms, aujourd’hui, sonnent à nos oreilles comme autant de noms familiers, lieux d’infinie tristesse, lieux de mémoire, lieux où l’oubli est interdit.
Avec beaucoup d’émotion, je pense à toutes ces vies brisées, ces destins anéantis, ces sourires perdus qui avaient juste le malheur d’être nés JUIFS.
Nous sommes les enfants de ces hommes et de ces femmes, de ces vieillards et de ces enfants, assassinés sans avenir.

Nous sommes les dépositaires de leur mémoire. La Shoah n’a pas été le dernier génocide de l’histoire humaine. Il en est, certes, le plus dramatique par son ampleur, par sa planification, par la rage froide qui animait ses bourreaux. Nous n’oublions pas que la Shoah a emporté à ses côtés, une grande partie du peuple tzigane, des centaines de milliers d’handicapés, physiques et mentaux, des homosexuels, des déviants politiques, tous ceux que l’ idéologie de la supériorité de la race avait relégués au rang de sous-hommes.

Les juifs d’Europe, les juifs du monde entier, ont difficilement, mais sûrement surmonté l’épreuve, pansé leurs plaies ; mais la cicatrice est là, béante, et cette journée de mémoire et de souvenir nous oblige tous, toutes générations confondues, à poursuivre sans relâche notre lutte contre toutes sortes de discrimination raciste et antisémite et de rester vigilants.

Après la reconnaissance en 1995, par Mr Jacques Chirac, Président de la République, de la responsabilité de la France, dans la déportation des juifs de France, nous étions, juifs et non juifs, tous ensembles, citoyens français, tous enfants de la République, nous étions plein d’espoir. L’espoir que la Société française serait un espace exemplaire et propice au vivre ensemble, sans différence, sans barrières, sans suspicion. Il faut aujourd’hui déchanter.
L’antisémitisme existe et fleurit au quotidien dans nos villes.

De plus, il faut reconnaître, comme le rappelait le ministre de l’Intérieur, M. Manuel VALLS sur une radio parisienne, que : « La France connaît la résurgence d’un antisémitisme marginal, mais bien vivant, résurgent de là où on ne l’attendait pas. Cet antisémitisme nouveau n’est plus le fait d’une idéologie fasciste et n’est plus nourri des accusations vieillies de peuple déicide. L’antisémitisme est une offense à la République. »

Il fleurit aujourd’hui dans certaines banlieues où la haine du juif constitue l’exutoire d’une précarité économique, d’une misère sociale et d’une rancœur culturelle.
La fanatisation de jeunes, en situation d’échec, conduit à désigner aujourd’hui le juif comme le bouc émissaire, comme le responsable de leurs difficultés, et bien au-delà, comme la cause de tous les maux de la planète.

L’antisémitisme nouveau auquel nous nous trouvons confrontés, s'est exprimé avec la plus extrême des violences, aussi inattendues qu'imparables par l'assassinat d'Ilan Halimi.

Souvenons-nous !

Le 21 janvier 2006, un jeune juif est enlevé par un gang autoproclamé, gang des barbares. Au prétexte que sa judéité faisait obligatoirement de lui et de sa famille des gens riches susceptibles de payer une rançon, au prétexte primaire ou secondaire que la précarité de nos concitoyens d'origine africaine et maghrébine aurait quelque chose à voir avec la prétendue réussite des juifs et avec l'existence de l'État d'Israël, ce gang, nourri des images les plus éculées des juifs et du judaïsme, ce gang va s'acharner pour faire vivre un calvaire à Ilan Halimi, dont l'issue sera fatale.

Les agressions physiques ont repris de plus belle depuis l'attentat de Toulouse.

Nous pourrions, et nous devons faire preuve d'optimisme, en nous persuadant, à juste titre, que la très grande majorité de nos concitoyens ne sont pas antisémites.
Toutefois, la vigilance s'impose. Tous les responsables politiques, les dirigeants d'associations, les animateurs socio-culturels ou sportifs doivent s'impliquer dans la dénonciation et dans la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, pour que la France puisse préserver ses idéaux de liberté, de fraternité, et d'égalité, dont la laïcité est le meilleur des garants.

Le 5 juillet 2012, il y a tout juste trois semaines, un adolescent juif scolarisé à l'école Otsar Hathora de Toulouse, dans cette même école où Mera avait assassiné trois enfants et un jeune rabbin, ce jeune juif, était agressé violemment dans le train Toulouse-Lyon par deux jeunes à peine plus vieux que lui.

On peut se demander avec effroi, si la figure du tueur de Toulouse n'est pas devenue celle d'un héros auquel s'identifient nombre de jeunes de notre pays.
Qui pourrait imaginer l'issue de cette agression si des voyageurs courageux et des contrôleurs de la SNCF ne s'étaient pas interposés à temps.

L'indifférence habituelle en pareil cas est monnaie courante. Cette fois-ci, le courage de quelques-uns a permis que l'agression ne se termine en lynchage.
Ces hommes courageux s'inscrivent dans le sillon tracé par leurs aînés que l'histoire appelle dorénavant « Justes parmi les Nations. »

Aujourd'hui, nous commémorons donc l'anniversaire de la rafle du Vél‘d'Hiv, mais aussi nous rappelons la mémoire de ces Justes des Nations en France et partout en Europe qui ont protégé, qui ont sauvé, qui ont aidé physiquement et psychologiquement des juifs condamnés à la mort.

Il faut alors mentionner le courage de certains fonctionnaires qui avaient prévenu des amis et voisins. Ceux qui avaient compris le piège tendu avaient abandonné leurs appartements et étaient partis. Ces Français qui souvent au péril de leur vie ont averti, aidé, accueilli, caché ou qui ont simplement fait preuve d’humanité et de solidarité ont sauvé l’honneur de la France. A tous « ces Justes », nous devons une reconnaissance infinie. Sans leur engagement, il est probable que les crimes commis par l’occupant et les complices de Vichy eussent été encore plus nombreux.

Ils ont souvent bravé l'ennemi. Ils ont refusé de s'identifier aux ordres de la police française de Vichy. Leur courage était dicté par leur conscience morale.
Leur amour de l'humain a toujours pris le pas sur leurs convictions politiques, religieuses ou partisanes. Leur souvenir nous oblige à méditer sur la liberté de chacun de sa responsabilité et de son choix. Dans notre département, 32 justes parmi les nations ont été reconnus et honorés :

  • Denise Baratz (Caudecoste) (Lamagistère)
  • Anne-Marie Estève (La Réole) (Agen) (Montagnac-sur-Lède)
  • Maurice Morlon (Marmande)
  • Louis Baud (Lacapelle-Biron)
  • Anne-Marie Guillot (Sainte-Bazeille)
  • Raymond Pichon (Nérac) (Aix-les-Bains)
  • Gaston Bourgeois (Villeneuve-sur-Lot)
  • Élia Laboual (Cancon)
  • Simone Rivière May (Agen)
  • Hélène Burger (Agen)
  • Paul Laboual (Cancon)
  • Éva Rouquet (Villeneuve-sur-Lot)
  • Fernand Cenou (Bon-Encontre)
  • Henriette Lassort (Villeneuve-sur-Lot)
  • Georges Rouquet (Villeneuve-sur-Lot)
  • Aurélie Cenou (Bon-Encontre)
  • Zélie Jeanne Lassort (Villeneuve-sur-Lot)
  • Ginette Rouquet (Villeneuve-sur-Lot)
  • Joséphine Ceruti (Villefranche-du-Queyran)
  • Abdon Laurent (Tournon-d'Agenais)
  • Marguerite Tzaut (Tonneins)
  • Martino Ceruti (Villefranche-du-Queyran)
  • Gabriel Magimel (Gavaudun)
  • Paul Tzaut (Tonneins)
  • Gabrielle Chignaguet (Montagnac-sur-Lède)
  • Léonie Magimel (Gavaudun)
  • Janusz Zwolaskowki (Hautefage-la-Tour)
  • Gaston Chignaguet (Montagnac-sur-Lède)
  • Blanche Merly (Massoulès)
  • Suzanne Zwolaskowki (Hautefage-la-Tour)
  • Henri Daigueperse (Bordeaux) (Bon-Encontre)
  • Jean Merly (Massoulès) 

L'hommage qui leur est rendu aujourd'hui prend sa source à Jérusalem, à l'Institut Yad Vaschem, où leurs noms resteront à jamais gravés dans la mémoire du peuple juif et dans la mémoire de toute l'humanité.

Permettez-moi de rappeler ici, cet aphorisme talmudique commun au judaïsme et à l'Islam : « Qui sauve un homme, sauve l'humanité toute entière », mais aussi son corollaire : « Qui tue un homme, tue l'humanité toute entière. »

Et puisque nous prions le même Dieu, pourquoi ne pas lui demander de nous accorder la faveur de voir s’ouvrir un nouvel horizon de paix et de sérénité dans le dialogue, qui nous permettrait de mieux nous connaître, de mieux nous comprendre, de mieux vivre ensemble. C’est en tout cas le souhait que je formule, en mon nom, au nom de la communauté que je représente aujourd’hui et au nom de toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté, qui y consentiront.

Je vous remercie.

 

source:http://www.agen.fr/1-37787-Detail-d-une-actualite.php?id_actualite=5062 du 22/07/2012