Lundi 27 mai 2019. – Inauguration du square des Justes (parmi les Nations) à Aurillac

Du 24/05/2019

 

Légende du photomontage : 15 septembre 2008. – Dans les allées du mémorial Yad Vashem de Jérusalem (Israël, planète Terre), nous avons photographié le caroubier planté par Alice Ferrières, première femme Juste parmi les Nations. Au pied de cet arbre, nous

 

 

Isabelle Sima, préfète du Cantal, Pierre Mathonier, maire d’Aurillac (Cantal, Auvergne-Rhône-Alpes, France, Europe, planète Terre), et Simon Massbaum, délégué régional du Comité français pour Yad Vashem, ont inauguré, lundi 27 mai 2019, à 9 heures, le square des Justes, à côté de l’église Saint-Géraud, à Aurillac. Ce square s’appelait auparavant square de Vic.

Par cette initiative, la municipalité d’Aurillac et le Comité français pour Yad Vashem ont mis en lumière l’action de tous les Justes parmi les Nations, qui ont sauvé des Juifs par milliers, dans le monde entier, en tout désintéressement et le plus souvent au péril de leur vie. C’est aussi l’occasion de faire connaître aux Auvergnats et aux Cantaliens, jeunes qui n’ont pas connu cette époque, et plus anciens qui ont encore les frissons dus à la barbarie nazie, que des femmes et des hommes, originaires du Cantal ou d’autres terres, guidés par leur respect de l’être humain, ont porté secours à des personnes qui avaient été chassées de leur région (Alsace, Lorraine, Provence, etc.) ou de leur pays (Belgique, Allemagne, Autriche, ancien Empire austro-hongrois, Salonique, etc.), qui étaient persécutées, et/ou qui étaient précédemment maintenues en détention dans les camps d’internement du Sud de la France (antichambres de Drancy et des camps d’extermination).

Il faut rappeler que la médaille de Juste parmi les Nations, la plus haute distinction civile décernée par l’État d’Israël, a été créée en 1963. Cela veut dire que ceux qui œuvraient, durant la Seconde Guerre mondiale, pour sauver des Juifs, ne savaient qu’ils auraient éventuellement, un jour, une médaille ou une reconnaissance. Cela entraîne un certain profil commun à la plupart des Justes : la modestie de leur geste, normal pour eux.

La première femme déclarée Juste parmi les Nations en France a été, en 1964, Alice Ferrières (1909-1988). Son action s’est exercée à Murat (Cantal). Elle a été exceptionnelle, par l’ampleur du nombre de Juifs qu’elle a sauvés et de son organisation de placement des enfants juifs dans les familles. Voir sa biographie sur le site du Comité français pour Yad Vashem .

A Murat, elle a été aidée par Marie Sagnier (1898-1996) et par Marthe Cambou (1919-2018), devenue Barnet après la guerre, par son mariage.  

Avec Marthe Cambou-Barnet, nous avons enquêté à Murat et aux alentours sur les traces de son passé. Elle nous a invité à la remise de « sa » médaille de Juste parmi les Nations, à Paris, où elle était entourée de sa famille et d’une partie des Juifs qui avaient témoigné en sa faveur. Son père, Joseph Cambou, était directeur de l’école élémentaire d’application d’Aurillac, situé non loin du square des Justes parmi les Nations qui va être inauguré ce lundi.

Le sauvetage en masse d’enfants juifs a pu être réalisé grâce, d’abord, à des organisations juives ou à des médecins, infirmières, assistantes sociales, juifs ou non juifs, qui ont pu pénétrer dans les camps d’internement du Sud de la France, comme Gurs (Pyrénées-Atlantiques, Nouvelle Aquitaine), Rivesaltes (Pyrénées-Orientales, Occitanie) ou Agde (Hérault, Occitanie). Le docteur Issac Malkin a œuvré au camp juif de Rivesaltes, permettant ensuite à sa femme, Henriette, d’accueillir des enfants et adolescents juifs au Touring Hôtel à Vic-sur-Cère (Cantal), grâce à une structure œcuménique, l’Amitié chrétienne, et par une structure humanitaire juive, l’Œuvre de secours aux enfants (OSE). À un moment de son histoire, l’OSE a eu son siège national à Vic-sur-Cère, mais cela n’a pas duré.

Protestante comme Alice Ferrières, Suzanne Jacquet, épouse de Michel Vincent après la guerre, a pris la suite d’Henriette Malkin à Vic-sur-Cère. Les deux directrices ont pu compter sur l’efficacité de Roger Bonhoure qui a été reconnu Juste parmi les Nations pour avoir fabriqué, comme employé à la mairie de Vic-sur-Cère, une profusion de vraies-fausses cartes d’identité, avant de poursuivre une carrière professionnelle de secrétaire de mairie réalisant de vrais papiers. Hélène Turner, plus tard Lentschener, a bénéficié d’une vraie-fausse carte d’identité. Nous avons même retrouvé une femme dont le mari l’appelait, dans l’intimité, du prénom que lui avait donné, en vraie-fausse carte, Roger Bonhoure. Ce dernier nous a invité à « sa » cérémonie de remise de médaille de Justes parmi les Nations, à Vic-sur-Cère, le 18 juillet 2004.

Nous n’oublions pas les cadres des Éclaireurs israélites de France (appellation de l’époque), ceux de la Sixième, qui sillonnaient la France en culottes courtes, de Moissac (Tarn-et-Garonne, Occitanie) à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme, Auvergne-Rhône-Alpes), pour passer les contrôles routiers en se faisant passer pour plus jeunes qu’ils n’étaient, et pour veiller aux conditions d’hébergement des enfants placés. Raymond Winter et Marcel Gradwohl en faisaient partie. Avec Roger Gradwohl et Edgar Lévy, ils ont été fusillés par les nazis, le 14 juin 1944, au pont de Soubizergues, commune de Saint-Georges (Cantal), près de Saint-Flour.

Marie-Antoinette Liechty, que nous avons connue et qui a reçu, de son vivant, le titre de « Gardienne de la vie », était assistante sociale, en lien avec Mgr Gabriel Piguet, évêque de Clermont, le seul évêque français déporté (à Dachau, Allemagne), Juste parmi les Nations. Elle aussi devait veiller aux conditions d’hébergement des enfants placés, dans toute l’Auvergne, et notamment à Murat et dans les environs. Elle prenait le train pour se rapprocher des centres de protection des enfants, et emmenait son vélo pour circuler alentour.

Un autre prélat a eu un rôle important dans le sauvetage des Juifs : Mgr Jules Géraud Saliège, né à Mauriac (Cantal), archevêque de Toulouse. Par son homélie ripostant à la persécution des Juifs par l’Etat français (« Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n'est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain »), il a mobilisé les bonnes volontés de la communauté catholique dans le sens humanitaire, alors que la propagande de l’État français et des nazis visait à isoler du reste de la population les Juifs, les Tziganes, les francs-maçons, les Témoins de Jéhovah, les étrangers et les patriotes.

Dans la liste des Justes parmi les Nations identifiés pour le Cantal, on retrouve ainsi des religieuses : Jeanne Dessaigne, Philomène Rolland, pour leurs actions à Allanche, Marie-Alice Vidal, pour son action à Pierrefort.

Non loin du Cantal, à Notre-Dame de Massip (Capdenac-Gare, Aveyron, Occitanie), la religieuse Denise Bergon a secouru de très nombreux enfants, en lien avec Mgr Saliège. Parmi ceux-ci notre ami Albert Seifer, ancien délégué régional Midi-Pyrénées du Comité français pour Yad Vashem.

Au sein de l’administration de l’État français, il n’était pas facile d’obéir aux ordres et à l’observation des lois scélérates (notamment les lois antijuives ou antimaçonniques) et d’agir dans un but humanitaire, digne et humain, sans se démasquer ni se faire dénoncer.

D’où le mérite d’Henri Weisbecker, commissaire de police d’Aurillac-Arpajon-sur-Cère, Juste parmi les Nations. Nous lui avons consacré une page, le 25 mars 2012, dans La Montagne, édition Cantal , et deux pages dans La Libération désirée tome 2 Massif central (Éditions Authrefois, . Il a confectionné des vraies-fausses cartes d'identité pour des Juifs, des résistants, des réfugiés, avec un tampon du commissariat dont il avait déclaré la perte. Il tenait secrètement un carnet où il notait les noms réels des personnes auxquelles il avait délivré ces vraies-fausses cartes, avec les noms de fausse identité, afin de leur réclamer la restitution après la Libération. Il a organisé, au sein du commissariat, un groupe de policiers résistants qui, en cas de rafles dont ils avaient connaissance des préparatifs ou des signes avant-coureurs, frappaient aux portes des Juifs qui risquaient une arrestation lourde de conséquences, pour leur dire de partir se cacher. Mais ces policiers (aidés aussi de résistants non policiers) ne laissaient pas leur carte de visite. D’où un vivier de Justes parmi les Nations potentiels. Nous avons eu le plaisir d’assister, à Nancy (Meurthe-et-Moselle, Grand Est), à la cérémonie de remise de la médaille des Justes parmi les Nations, à titre posthume, à Henri Weisbecker, invité par une de ses belles-filles, Yvette Weisbecker, qui a été elle-même sauvée par des Justes parmi les Nations..

Abel Enjalbert, secrétaire du commissaire Weisbecker, a lui aussi été reconnu Juste parmi les Nations, de même que Jeanne Lavialle, chef du « bureau des étrangers et des israélites » à la préfecture du Cantal. Nous avons assisté à la cérémonie au cours de laquelle Abel Enjalbert a été fait chevalier dans l’ordre national du Mérite, le 2 septembre 2006, aux Bacs de Montmeyre, commune de Ceyssat (Puy-de-Dôme), au pied du puy de Dôme, en présence de Laurent Rauzier, responsable du mouvement national de Résistance «  Les Ardents », auquel avait appartenu Abel Enjalbert. Avec Laurent Rauzier, nous avons assisté à ses obsèques en Dordogne, le 30 novembre 2006.

Révoqué par l’État français, le juge Alfred Chardon a, à Molompize et Vézac (Cantal), secouru Françoise Cahen et sa mère, qui ont été d’abord aidées par le couple Eugène et Florine Canal, et leur fille Denise, devenue plus tard épouse Varennes. Nous étions présent à la cérémonie dédiée, en mairie d’Aurillac, le 20 juin 2007.

Dans le cadre d’une opération humanitaire destinée à venir en aide aux petits réfugiés de Marseille (Bouches-du-Rhône, Provence-Alpes-Côte-d’Azur), après la destruction des vieux quartiers du vieux port de Marseille, en janvier 1943, et en raison de la famine qui y sévissait, les jeunes Edmond et Robert Mizrahi ont été accueillis à Aurillac, Edmond chez Henriette et Antoine Laybros, Robert chez Yvonne et Philippe Tête. Chacun a témoigné pour que ces deux couples soient reconnus Justes parmi les Nations. Robert Mizrahi, délégué régional du Comité français pour Yad Vashem, a longtemps mis un point d’honneur à couvrir le Cantal en plus de sa vaste zone d’attribution, par reconnaissance éternelle pour son sauvetage et celui de son frère dans ce département.

Dans un article publié dans La Montagne, édition Cantal, le 11 octobre 2012 , nous avons rendu hommage à Amparo Pappo, qui a œuvré à Siran (Cantal).

D’autres Justes parmi les Nations ont été reconnus pour le Cantal. N’ayant pas enquêté sur leurs actions ni eu d’éléments nouveaux par nos recherches, nous nous contentons de les citer : Andrée et Jean-Louis Boissières, ainsi que Blanche et Laurent Danguiral, pour Boisset (Cantal). Le romancier Michel Danguiral leur a rendu hommage dans son livre « Rescapé », édition Scribe d’Opale, 2018.

Pierre Delbos, à Ayrens, a conjugué le bon sens et la fraternité paysans pour sauver quatre personnes.

À Massiac, trois personnes (Paul et Jean-Michel Dousselin, ainsi qu’Antoinette Nicolas) ont aidé des Juifs, avec l’appui de gendarmes et de secrétaires de mairie.

Après avoir enquêté sur ces actions de sauvetage, dialogué avec ces Justes, leurs familles, et les personnes sauvées, nous retenons quelques leçons de vie.

Certains étaient résistants, mais la force de la résistance civile qu’ont manifestée ces Justes parmi les Nations est loin d’être négligeable. Elle permet, aujourd’hui, aux jeunes générations, de croire en un avenir meilleur et de montrer que le respect de l’autre, de l’être humain, différent, étranger, ne parlant pas leur langue, est impératif dans la douceur, le courage et la fermeté. Et sans se faire bercer par les sirènes de l’exclusion.

Les Justes parmi les Nations n’ont pas créé les mouvements humanitaires, mais même individuellement, sans forcément de lien les uns avec les autres, ils ont illustré que l’on pouvait venir en aide, même en prenant des risques, risques d’être emprisonné, déporté ou fusillé. Mais lorsque ces acteurs coordonnaient leurs actions – alors que le titre de Juste parmi les Nations n’existait pas, rappelons-le –, ils étaient plus efficaces. L’action des Justes parmi les Nations s’inscrit dans la logique de la création des ONG, qui apparaissent dans la charte des Nations Unies en 1945.

Dans le cas du sauvetage des enfants juifs du Touring Hôtel, le rôle de la Résistance aurillacoise, et notamment du service de renseignement des Mouvements unis de la Résistance (SR-MUR, dont le noyau était à la préfecture d’Aurillac), a été essentiel pour alerter la directrice, Suzanne Jacquet, des risques de rafles.

 Manuel Rispal.