Son père, ce héros ressuscité

Du 20/05/2011

 

 

 

 

 

Demain, René Beaumont sera décoré, à titre posthume, de la médaille des Justes pour avoir caché une famille juive pendant la guerre. Une fierté pour son fils Maurice.

Maurice Beaumont et son épouse replongent parfois douloureusement dans leurs souvenirs de Guerre. photo S. C. ©Carbonnel Sophie

« Je m’en souviens comme si c’était hier. » Maurice Beaumont, 77 ans, a la mémoire aussi fraîche qu’un gardon. En 1944, son père, René, a caché le père, la mère et les deux fils de la famille juive Célémenski dans le grenier de sa maison de Tulle, en Corrèze. Maurice, à l’époque âgé de 10 ans, a rassemblé ses souvenirs pour témoigner de cette période et recevoir des mains du délégué régional en France de l’association juive Yad Vashem, Nathan Holchaker, la médaille des Justes pour la Nation destinée à son père, malheureusement décédé aujourd’hui.

Cette cérémonie est le point final d’une histoire vieille de plus de soixante ans et dont la véracité a mis sept ans à être vérifiée. C’est en 2004 que Maurice Beaumont, ancien gendarme et habitant Marmande depuis 1964, reçoit un coup de fil de la mairie de Tulle. « On m’a fait savoir qu’un certain Léon Célémenski me recherchait. » À l’origine, Léon, fils de feu Robert et Jeanne, pour obtenir une pension, souhaitait un certificat signé de la main de Maurice pour assurer qu’il avait bien été caché pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Marmandais s’exécute alors. Quelques mois plus tard, l’association israélienne Yad Vashem lui écrira de Jérusalem pour venir quérir tous les documents et les souvenirs de ces moments. Plusieurs dizaines de lettres plus tard, Maurice sera officiellement invité à recevoir le titre de « Juste pour la Nation », plus haute distinction donnée par l’État d’Israël, au nom de ses parents, dimanche, à 10 heures, à l’hôtel de ville de Marmande.

« C’est dommage qu’ils ne soient plus là pour la recevoir en mains propres », regrette Maurice Beaumont. Pourtant, certainement aussi bien que le principal intéressé, le fils a su raviver une flamme jusqu’alors gardée très secrète par son défunt père. « Naturellement, il parlait très peu. Encore moins en ce qui concerne la guerre. Il a fallu attendre que je sois gendarme pour apprendre que mon père était un grand patron du maquis ! »

C’est donc sur la mémoire de Maurice Beaumont et sur celle de Léon Célémenski, les deux seuls témoins encore vivants aujourd’hui, que s’est reconstruite cette histoire.

Cachés derrière la cheminée

En 1941, la famille Célémenski s’installe à Tulle à trois numéros de la maison des Beaumont. Maurice et Claude, le frère aîné de Léon Célémenski ayant le même âge, se lient d’amitié et s’amusent ensemble.

Le 6 juin 1944, René Beaumont rentre tard et demande au frère de Maurice, Jeannot, de libérer le passage arrière de la cheminée du grenier. C’est là qu’il installera la famille Célémenski au complet dans un réduit de deux mètres de profondeur et dont l’entrée ne dépasse pas les 25 centimètres. René étant artisan-maçon, rebouchera le trou de façon impeccable. Ils y passeront la nuit et la journée du lendemain.

Pendant ce temps-là, la Gestapo, la milice et les SS pratiquèrent une fouille dans le quartier à la recherche de partisans résistants et de juifs. La nuit du lendemain, René Beaumont sortit la famille de la cachette pour emmener les parents à la gare de Tulle, direction Saillac (19), dans une ferme pour les mettre à l’abri. Léon rejoindra ses parents en camionnette quelques jours plus tard.

« Je me souviens avoir vu mes parents partir, raconte Léon Célémenski. Ils ont pris le train de Tulle vers Brive. Au moment où ils sont descendus, les Allemands étaient justement en train de faire une rafle. Pendant douze jours, je n’ai eu aucune nouvelle. Je ne savais pas s’ils avaient été arrêtés et déportés. » Heureusement, Robert et Jeanne Célémenski pourront monter dans le bus qui les amènera à Saillac.

Deux jours plus tard, le 10 juin 1944, les mêmes SS exécutèrent 642 personnes au village d’Oradour-sur-Glane (87)…

120 pendus le lendemain

« Mon père avait nécessairement eu connaissance de l’arrivée des SS à Tulle pour avoir décidé la veille de cacher la famille Célémenski », en déduit Maurice Beaumont. En grand maquisard, cette affirmation semble logique. Le lendemain, le 9 juin 1944, les SS raflèrent et déportèrent tous les hommes de Tulle de 16 à 60 ans, dont le frère de Maurice et pendirent 120 habitants. 99 seront suppliciés. « C’est mon âge qui m’a sauvé, 10 ans à l’époque, raconte Maurice Beaumont. Les SS nous ont fait défiler en ville. J’ai alors aperçu le fils du boucher, un ami, pendu à un crochet devant la boutique de son père. Il ne fallait pas réagir pour ne pas subir le même sort. C’était terrible… »

Dimanche, soixante-sept ans plus tard, Maurice Beaumont et Léon Célémenski vont se revoir. « À la fin de la guerre, j’ai su qu’ils étaient repartis à Belfort, leur ville d’origine. Ensuite nous nous sommes perdus de vue », ajoute le Marmandais. Pendant toutes les années qui suivirent, René Beaumont ne reparlera jamais de son action pendant la Seconde Guerre mondiale. « C’est sur son lit de mort qu’il me chuchotera avoir fait un "acte de foi". J’imagine qu’il parlait de la vie des Célémenski qu’il a sauvée. »

Le nom de René et Marie Beaumont sera gravé sur le mur d’honneur, dans le Jardin des Justes parmi la Nation, à Yad Vashem, à Jérusalem. « Du coup, j’aimerais aller là-bas pour voir le nom de mes parents sur ce mur », confie Maurice Beaumont.

SOPHIE CARBONNEL