Villeneuve-Saint-Georges: célébration émouvante de Justes parmi les nations

Du 22/02/2019

 

 

 

 

 

Nous en sommes en 1942. Traqué par la police aux ordres de l’occupant nazi, Henri Tsaposnik, journaliste dans la presse de gauche, syndicaliste et juif, décide de fuir avec son épouse dans le sud de la France pour entrer dans la Résistance. Jean-Jacques, leur deuxième fils, n'a alors que quelques mois, et c'est Roland, 18 ans, qui va le chercher à Paris pour l'emmener avec son frère Pierre chez ses parents, les Marchoix, à Villeneuve-Saint-Georges.

André Marchoix est alors chef d’orchestre au théâtre municipal et sa femme fabrique des décorations et ornements en plume et des fleurs en tissus. Elle est également nourrice, ce qui permet d’éviter d’éveiller les soupçons sur la présence du petit Jean-Jacques. C’est dans cet univers que les deux fils Tsaposnik vont vivre des jours presque normaux, jusqu’à la fin de la guerre.

Et puis les enfants grandissent, et le temps file. Jean-Jacques Tsaposnik, lui, va passer une bonne partie de sa vie à la quête de son identité. «Dans nos familles on se taisait, il y avait des non-dits, des silences. Je n’avais aucune notion de ce que c’était que d’être juif. C’est à l’adolescence que j’ai commencé à me poser des questions. Mon père m’a juste donné un livre de Jules Isaac, Jesus et Israël, en me disant que je comprendrai beaucoup de choses. A l’âge de 20 ans, j’ai assisté à un mariage juif et c’est comme ça que j’ai commencé à fréquenter des gens de la communauté. Puis, il y a eu la guerre des Six jours, j’étais alors dans le milieu universitaire et j’entendais beaucoup de collègues taper sur Israël. C’est à partir de là que j’ai vraiment commencé à travailler sur moi. Dans les années 70 j’ai aidé des Refuznik (des juifs soviétiques souhaitant quitter le pays pour échapper aux persécution). Je suis parti en 1997 en Israël pour apprendre l’hébreu. Dans les années 2000, j’ai essayé de remonter la pente et de savoir d’où je venais. Grâce à une amie généalogiste de métier, elle a pu remonter le fleuve jusqu’aux fils Marchoix. En 2013, j’ai pu revoir Roland, et j’ai commencé à faire la démarche de Yad Vashem», raconte-t-il avec émotion, aujourd’hui âgé de 76 ans.

Depuis 1953, Israël honore du titre de «Juste parmi les nations», une expression issue du Talmud, les personnes qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs. Ce titre est décerné au nom d’Israël par le mémorial de Yad Vashem, représenté en France par le comité français pour Yad Vashem. qui a reconnu les trois Marchoix Justes parmi les nations en décembre 2017. Les époux Marchoix, eux, ont disparu depuis longtemps, et leur fils Roland est lui-même décédé en 2013, c’est donc à titre posthume qu’ils ont été décorés lors d’une cérémonie qui s’est tenue ce jeudi 21 février dans la salle Cocteau, à Villeneuve-Saint-Georges. Jean-Jacques a pu y retrouver Francine, la belle-soeur de Roland.

Qu’aurions nous fait ?

«Qu’aurions-nous fait ? Aurions-nous agi en héros ou nous serions tus ? Cette période noire est gravée dans la mémoire de chaque juif, dans leur ADN, mais qu’en est-il de la mémoire de l’humanité, de la mémoire collective des peuples ? Qui d’entre nous osera demain peut-être se lever devant la cruauté, devant l’abject ? Il suffit de baisser la garde pour que la bête immonde  relève la tête. L’antisémitisme n’est pas mort à Auschwitz, il aurait du y périr mais 74 ans après la Shoah, les actes antisémites persistent en France, s’y multiplient même, de plus en plus courant et violents. Ils sont tombés dans banalité, le fait divers, des tags et croix gammées apparaissent  sur les murs de nos villes, de nos écoles. Aujourd’hui, en France, soutenir Israël est considéré par certains comme un crime. Négationnistes et falsificateurs de l’histoire continuent de nier l’assassinat de 6 millions d’hommes, de femme et d’enfants. Nous devons monter la garde. L’antisémitisme renaît de ses cendres sous la forme de l’antisionisme. Il ne s’agit pas de contester la politique d’un gouvernement, les Israéliens le font très bien eux-mêmes, mais de contester l’existence même d’Israël dans le concert des nations. Un État qui a vu le jour pour panser 2000 ans d’exil et les persécutions et massacres» a insisté Delphine Gamburg, représentant l’ambassade d’Israël en France.

Alors que les tags antisémites se sont multipliés ces derniers temps, dans une sorte d’émulation qui conduit parfois jusqu’aux profanations de tombes, difficile de ne pas faire de parallèle avec l’actualité. «La découverte de l’immensité du crime nazi a secoué l’humanité toute entière et elle a ouvert dans sa conscience un tel abîme d’horreur qu’il fut un temps où l’on espérait l’humanité vaccinée à jamais contre l’antisémitisme. Malheureusement, depuis quelques temps, les événements font souffler sur notre pays un vent mauvais qui nous montre que les sociétés sont faillibles et que la mémoire n’est pas éternelle», a rappelé Martine Laquièze, sous-préfète de L’Haÿ-les-Roses. 

Ces citoyens qui ne seraient pas là s’ils n’avaient été sauvés par d’autres justes

«Cette histoire m’a beaucoup touché, elle ravive des souvenirs familiaux, des souvenirs plus intimes, je pense en cet instant à mes beaux parents, jeunes juifs cachés pendant la guerre et dont une partie de la famille est morte dans les camps d’extermination. Je pense également à mon ami Charles Knopfer ici présent, enfant juif caché qui ne devra sa vie qu’à un geste admirable d’un policier venu prévenir sa famille pour leur dire de partir, la veille de la rafle du Vel d’Hiv. (…) Les actes antisémitismes qui se sont accumulés en quelques jours ont provoqué un vif effroi et un sursaut citoyen des plus salutaires à l’image des rassemblements de mardi soir. Si l’antisémitisme en France rejaillit régulièrement, il n’est pas inéluctable si tant est que l’on se donne les moyens de le combattre. En tant que citoyens il ne faut pas banaliser, ne rien laisser passer, ni un mot, ni un geste», a enjoint Sylvie Altman, maire de Villeneuve-Saint-Georges, dans un vibrant discours. Des mots qui ont particulièrement touché le rabbin de Villeneuve-Saint-Georges, Schneour Lubecki. «Nous avons eu des désaccords avec certains prises de position de la municipalité et je suis heureux de voir un drapeau d’Israël dans une cérémonie à Villeneuve-Saint-Georges. Dans le contexte actuel, ces moments sont précieux pour que nous nous rassemblions.»

Une belle réponse aux tags grossiers apposés cette semaine encore, ici sur le mur d’une synagogue à Bry-sur-Marne, là sur un immeuble d’habitation de Créteil, dont les reproductions répandues sur les réseaux sociaux apparaissent comme des trophées pour leurs auteurs.