Des héros de guerre reconnus comme Justes parmi les Nations grâce à Facebook

Du 11/03/2019

 

Dans le sens des aiguilles d'une montre, à partir de la gauche: L'église que Renate aurait fréquenté pendant la guerre; Aad et Fie Versnel avec Renate, vers 1945; Renate réunie en 2015 avec Cobi et Els après plus de 50 ans. (Crédit : Autorisation de Nadin Une famille qui a caché un bébé juif durant la Shoah le retrouve 50 ans plus tard, et les parents ont été distingués par Yad Vashem à titre posthume

WORMERVEER, Pays-Bas — Soixante-quinze ans et quatre jours après que ma mère a été cachée en Hollande en temps de guerre, ses sauveteurs Aad et Fie Versnel ont finalement été reconnus à titre posthume par Yad Vashem comme des membres de ce groupe, les Justes parmi les Nations.

Cela a pris du temps, mais s’il n’y avait pas eu un message sur Facebook qui a permis miraculeusement de retrouver la famille en seulement quatre jours, cette histoire n’aurait peut-être jamais pu être racontée.

Il y a trois ans, j’ai publié Deux prières avant le coucher, un mémoire sur ma grand-mère Cilla Bitterman, qui a envoyé sa fille (ma mère) Renate dans la clandestinité pendant la guerre. 

En l’absence de documents d’archive, nous avons estimé qu’elle avait été obligée de se cacher à l’âge de 19 mois, à la mi-septembre 1942, exactement 75 ans plus tôt.

La bravoure de mes grands-parents qui ont pris la décision déchirante d’envoyer leur fils et leur fille vers un destin inconnu n’a été possible que grâce à ces gens qui vivaient dans cette Hollande occupée par les nazis et qui étaient prêts à faire face aux plus grands risques et sacrifices, mettant en danger leurs propres vies pour en sauver une autre.

Plus de cent mille hommes, femmes et enfants juifs hollandais ont été rassemblés dans les rues de Hollande et mis dans des camions à bétail et déportés dans des camps de concentration — Auschwitz, Bergen-Belsen, Sobibor et Theresienstadt, où ils ont été brutalement et abominablement massacrés. Seuls les deux-septièmes des 140 000 Juifs néerlandais ont survécu.

Comme le disait si bien le grand homme d’État du 18e siècle Edmund Burke : « la seule chose nécessaire pour le triomphe du mal est que les hommes de bien ne fassent rien. »

Mes grands-parents, Cilla et Eugen Bitterman, ont eu la chance inimaginable de trouver un couple altruiste et sans enfants, dans la trentaine, certainement pas prêt à rester sans rien faire.

Aad et Fie Versnel, qui vivaient dans le village de Wormerveer, à un peu plus de 16 km d’Amsterdam, ont sauvé la vie de ma mère. Ma grand-mère a remis son bébé en 1942. En juin 1945, elle a retrouvé une petite fille de quatre ans qu’elle ne reconnaissait plus.

Pour les Versnel, rendre Renate, la seule enfant de leur vie, avait été si douloureux. En reprenant sa fille, ma grand-mère Cilla a promis qu’elle prierait pour qu’ils soient bénis et qu’ils aient leur propre enfant. Exactement un an plus tard, en juin 1946 naissait une petite fille, Els Renate, suivie de Cobi en 1948.

Quand j’ai écrit le livre, je l’ai dédié à Aad et Fie Versnel et à la Résistance hollandaise.

L’une des dernières fois que ma mère a vu les Versnel, c’était en 1962, lors de son mariage avec mon père Arthur à l’Hôtel Kraznapolski à Amsterdam, auquel a assisté le couple et leurs filles, alors adolescentes.

Une image vintage en noir et blanc de Fie, Aad, Els et Cobi saluant la mariée Renate, 17 ans après la fin de la guerre, témoigne du lien impérissable d’amour entre les Bitterman et les Versnel que le temps ne pouvait pas obscurcir. Leur cadeau de mariage : une plaque d’argent, sur le dos de laquelle était gravé « Pour notre fille adoptive. »

Après que mes parents se soient mariés, ils ont quitté Amsterdam et ont finalement construit une maison et une vie à Londres. Au fil des années, mes grands-parents et les Versnel sont décédés et ma mère a perdu contact avec la famille. Ses tentatives pour les retrouver ont été infructueuses.

Après la publication de mon livre, nous avons redoublé d’efforts pour trouver les descendants des Versnel.

Une bonne utilisation des réseaux sociaux

Le 29 décembre 2014, ma soeur a posté une seule photo des Versnel sur Facebook, avec le message : « À la recherche des enfants et petits-enfants de Fie et Aad Versnel en Hollande vers 1945. Veuillez partagez s’il vous plaît. »

Quatre jours plus tard, le message a atteint un certain Hans Versnel, qui s’est avéré être le grand neveu d’Aad Versnel. Nous étions ravis.

Peu après, nous avons demandé à Yad Vashem de faire reconnaître les Versnel comme « Justes parmi les Nations ». Le titre, décerné par une commission spéciale et présidée par un juge à la retraite de la Cour suprême, ne peut être accordé que si des témoignages des survivants peuvent être réunis.

Bien que nous ayons quelqu’un qui travaillait sur notre cas, Ruth Joaquin, qui s’occupait efficacement des dossiers néerlandais, le processus a été long. D’abord et avant tout le témoignage de ma mère, les souvenirs, ses impressions, les pensées et les sentiments d’un petit enfant ont été rassemblés.

« Je me souviens m’être cachée derrière un rideau quand les nazis patrouillaient, et je me souviens être allée à l’église et avoir mis de l’argent dans la boîte de collecte », a-t-elle décrit.

« J’étais aussi très proche de leur chien Kesje. Les Versnel étaient très bons avec moi et m’ont traitée comme si j’appartenais 100 % à leur famille. »

Les filles Versnel, Els et Cobi, ont également été contactées et ont fourni du matériel primaire fascinant et émouvant.

Un document publié par le bureau des réclamations le 11 mai 1945 confirmait que Renate Bitterman avait effectivement été cachée à Weverstraat 3, Wormerveer.

Un autre document, fourni par le Food Distribution Office, a déclaré qu’ « en raison de circonstances particulières » Renate Bitterman, âgée de quatre ans, n’était pas en possession d’un coupon de base et pouvait donc recevoir 800 g de pain et 100 g de pommes de terre séchées.

Mais le plus déchirant fut une lettre envoyée par Cilla Bitterman à Fie Versnel le 10 février 1948, juste quelques jours après le septième anniversaire de Renate. Dans ce document, Cilla, 35 ans, a écrit : « nous avons reçu votre lettre et nous sommes très heureux que vous arriviez samedi. Vous nous manquez aussi beaucoup. La petite Renée dansait d’excitation quand elle a appris que tu venais. »

Enfin, environ un an après le début de l’enquête, nous avons reçu une lettre nous informant que la Commission avait approuvé la remise du titre et que l’ambassade d’Israël à La Haye organiserait la cérémonie.

Une réunion de « famille »

Les membres de la famille venant d’Israël et d’Angleterre ont fait le voyage tant attendu en Hollande. Nous nous sommes arrêtés pour la première fois dans le village de Wormerveer, à un peu plus de 16 km d’Amsterdam, où Els et Cobi et leurs maris nous ont accueillis.

Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer comment en 1942, ma mère, qui n’avait encore qu’un an, a probablement été emmenée d’Amsterdam à Wormerveer en train. Cela me fait froid dans le dos de penser qu’en moins d’une heure elle a été séparée de ses parents biologiques et remise à ses parents adoptifs. Sa vie a été transformée pour toujours.

Sur Weverstraat, à deux pas de la gare, nous étions à l’endroit exact où les Versnel avaient abrité ma mère dans leur maison, aujourd’hui une place vide dans un parking. Juste au coin de la rue, il y avait l’église, aujourd’hui un bloc d’appartements, probablement l’église que ma mère avait fréquentée.

Els, qui vit à Wormerveer, nous a invités chez elle pour prendre un café. Sereins, nous nous sommes remémorés le passé, nous avons évoqué des moments heureux comme la visite d’Els et Cobi à la souccah de mes grands-parents dans leur maison d’Amsterdam.

Le lendemain, dans l’auditorium bondé de la bibliothèque de Rotterdam, six familles courageuses ont été reconnues et honorées. Invité à faire un discours, j’ai eu le privilège d’avoir l’opportunité de partager fièrement l’histoire que je connais maintenant très bien et de rendre justice à l’immense courage des frères d’Aad.

Aad est originaire d’une famille protestante religieuse exceptionnelle. Il était le plus jeune des quatre frères, les autres étant Johannes, Klaas et Leonardus.

Johannes, l’aîné, a également caché un enfant juif, une adolescente, en disant à tout le monde qu’elle avait été adoptée.

Le grand-père de Hans, Klaas, travaillait pour la Résistance hollandaise. Il possédait un studio de lithographie et falsifiait des cartes d’identité et des bons d’alimentation. Il fut arrêté en 1944 pour ses actes courageux de résistance et mourut tragiquement dans une prison allemande, quelques semaines avant la fin de la guerre.

Cobi et Els, au centre, avec la famille, à la cérémonie de Yad Vashem à Rotterdam en l’honneur d’Aad et de Fie Versnel (Crédit : Robert Woord)

À la fin de mon discours, j’ai appelé ma mère sur scène pour qu’elle présente à Els et Cobi leur cadeau, une plaque d’argent symbolique. L’inscription derrière la plaque indiquait : « En mémoire d’Aad et de Fie Versnel, tes parents bien-aimés, mes parents adoptifs, des Justes parmi les Nations. Je leur suis éternellement redevable pour avoir risqué leur vie afin de sauver ma vie pendant l’Holocauste »

Les spectateurs ont regardé ému, les yeux pleins de larmes, Els et Cobi accepter leur cadeau, avant de recevoir plus tard les médailles en l’honneur de leurs parents bien-aimés. Et à Yad Vashem, à Jérusalem, les noms de leurs parents ont finalement été gravés sur un mur, honorant leur courage, pour que tout le monde puisse les voir.

Dans un émouvant hommage à ses parents, Cobi a déclaré : « nous pensons que nos parents le trouveraient [le prix] inutile parce que c’était juste la bonne chose à faire. Les quelques fois où nous en avons parlé, ils nous ont dit, quand ils viennent à votre porte avec une petite fille, vous faites juste ce qui est nécessaire. »

Photo de groupe à la cérémonie de Yad Vashem à Rotterdam en l’honneur d’Aad et de Fie Versnel. (Crédit : Autorisation Robert Woord)