Juste risquer sa vie

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Françaises Justes parmi les Nations (Montage JEA / DR).

 

Irena Steinfeldt,
Directrice du Département des Justes parmi les Nations à Jérusalem :

 

- "Quand Yad Vashem a été créé pour entretenir le souvenir des six millions de Juifs assassinés pendant la Shoah, la Knesset a ajouté une tâche à la mission de l'Autorité du Souvenir de la Shoah : honorer les Justes parmi les Nations, ces non-Juifs qui ont pris des risques considérables pour sauver des Juifs. Il s'agit-là d'une tentative sans précédent, de la part des victimes d'une catastrophe unique, de singulariser, parmi des nations entières de coupables, de collaborateurs et d'indifférents, les individus qui ont lutté contre le courant.

 

Aujourd'hui, une seconde dimension s'y est ajoutée. Dans un monde où Auschwitz est redevenu possible, le peuple juif et les survivants ont eu besoin de garder un espoir en l'humanité, un point d'ancrage qui leur permette de ne pas désespérer des valeurs humaines et de se reconstruire après avoir assisté à un effondrement moral sans précédent."

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Français Justes parmi les Nations (Montage JEA / DR).

 

- "Pendant la Shoah, l'immense majorité a regardé ses voisins se faire arrêter et tuer. Certains ont collaboré avec les bourreaux, d'autres ont tiré profit de l'expropriation des Juifs. Seule une infime minorité a estimé qu'il était de leur devoir d'agir. L'assistance aux Juifs a pris de multiples formes et exigé divers degrés d'engagement et de sacrifices. Parmi les formes d'aide que décrivent les survivants dans leurs témoignages, figurent des manifestations de compassion, la sauvegarde de liens sociaux avec les proscrits, les encouragements moraux, le don de nourriture ou d'argent, l'hébergement, le fait de prévenir de vagues d'arrestations, des conseils sur de meilleures cachettes, etc. Si ces actions généreuses se révélaient souvent déterminantes pour la survie de Juifs, le règlement de Yad Vashem se fonde néanmoins sur des critères plus restrictifs. Et définit le Juste comme celui "qui a sauvé des Juifs au péril de sa vie".
A savoir, des individus qui ne se sont pas contentés d'aider des Juifs, mais ont été prêts à abandonner leur confort, à payer le prix de leurs convictions en allant jusqu'à partager le sort des victimes ; des individus qui sentaient que ce crime sans précédent exigeait une attitude hors du commun et que, face au Mal suprême, la compassion ne suffisait pas ; des individus qui estimaient que la situation imposait de faire davantage que ce qui était juste et qu'on ne pouvait plus faire passer sa propre sécurité avant le reste."

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(Montage JEA / DR).

 

- "La Commission de désignation des Justes se trouve confrontée à une difficulté de taille : tracer une ligne bien nette sur un spectre de situations et de comportements humains fait de multiples facettes. Ainsi, lorsque la Commission a été établie, en 1962, ses pères fondateurs ont-ils compris, sans doute, que cette nouvelle structure aurait des questions très complexes à résoudre. Ce qui les a incités à prévoir, à sa tête, un juge de la Cour suprême. Au cours de ses 47 années d'existence, la Commission a ainsi pu observer une très stricte indépendance sous ses présidences successives."

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(Montage JEA / DR).

 

- "Avant de passer devant la Commission, chaque dossier est constitué avec soin. La Commission entreprend ensuite de le réexaminer, afin de déterminer si le sauvetage en question impliquait des risques et répondait aux autres critères retenus au fil des ans. Telle a donc été la procédure suivie pour le dossier de Khaled Abdelwahhab, citoyen tunisien, soumis à la décision de la Commission.
Selon les témoignages recueillis, Abdelwahhab a hébergé deux larges familles, les Boukris et les Ouzzan, dans sa propriété pendant l'occupation allemande en Tunisie. Annie Boukris évoque sa gentillesse et la précieuse protection qu'il a offerte à sa famille en l'installant dans sa ferme quand la maison des Boukris a été réquisitionnée et la famille expédiée sans ménagement dans une fabrique d'huile. Un geste très généreux de la part d'Abdelwahhab, qui a pris cette famille juive en pitié et lui a offert l'hospitalité.
Une étude plus approfondie révèle cependant que, aussi admirable qu'ait été cette action, Abdelwahhab n'a enfreint aucune loi en agissant ainsi et que les Allemands n'ignoraient en rien la présence de Juifs dans la ferme. Selon Annie Boukris, les hommes de sa famille poursuivaient leur service de travaux forcés sous supervision allemande et, le jeudi, pour préparer le Shabbat, toute la famille rejoignait les autres Juifs de Mahdia, chassés de la ville et regroupés dans une ferme de Sidi Alouan située non loin de chez Abdelwahhab.
Edmee Masliah (née Ouzzan), le second témoin, a gardé des souvenirs très nets de cette période. Elle décrit Abdelwahhab comme un homme noble et généreux, qui a soutenu sa famille quand on l'a privée de ses droits et de ses biens. Comme Annie Boukris, elle relate les peurs et les difficultés pendant l'occupation allemande, mais explique aussi que, de temps à autre, les Allemands faisaient irruption dans la propriété d'Abdelwahhab pour vérifier qu'aucun Juif ne manquait. Elle se souvient qu'en les voyant approcher, ils s'empressaient de mettre leur étoile jaune et attendaient l'appel.
Verdict : absence de risques !"

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(Montage JEA / DR).

 

- "Le tableau qui se dégage de ces témoignages correspond à la réalité historique. Dès lors, la Commission de Désignation des Justes fait remarquer que le risque encouru en portant secours à des Juifs était variable d'un lieu à l'autre et d'une période à l'autre. En Europe de l'Est, les Allemands exécutaient la personne qui prenait la responsabilité de protéger des Juifs, ainsi que toute sa famille. La punition se révélait moins sévère en Europe occidentale, même si, là aussi, cacher des Juifs pouvait avoir de terribles conséquences : certains de ceux qui l'ont fait ont été arrêtés et exécutés. Si l'occupation allemande avait duré plus longtemps, les Juifs de Tunisie auraient sans doute partagé le sort de leurs frères d'Europe. Walter Rauff fut d'ailleurs envoyé en Afrique du Nord pour y organiser la Solution finale, mais l'occupation allemande n'ayant duré que six mois, son programme d'extermination n'est jamais entré en vigueur.
Aucune loi ni aucun règlement n'a non plus interdit à Abdelwahhab d'héberger des Juifs chez lui. Même s'il a été, de toute évidence, l'un des rares individus à manifester grandeur d'âme et générosité en son temps, la Commission a conclu qu'en l'absence d'éléments de risque, il n'était pas éligible au titre de Juste parmi les Nations.Cette décision reflète l'engagement de la Commission à se prononcer en dehors de tout préjugé et sans céder à des pressions ou considérations extérieures. Devons-nous pour autant clore l'affaire et l'oublier ? Ce n'est en aucun cas l'intention de Yad Vashem. Les émouvants témoignages recueillis sur la solidarité manifestée par cet estimable Tunisien méritent notre plus profonde considération. Cet épisode ne doit pas tomber dans l'oubli et il inspirera certainement des individus à travers le monde. Yad Vashem prend à cœur la préservation et la transmission de souvenirs comme celui-ci et continuera à rechercher les quelques rares moments d'humanité qui ont éclairé, çà et là, les ténèbres de la Shoah."

 

(S) Irena Steinfeldt, 
Directrice du Département des Justes parmi les Nations à Jérusalem.

Article publié dans le Jerusalem Post du 25 mai 2009.