Le Chambon-sur -Lignon - Daniel Milgram : « Ce spectacle est un acte de remerciement aux habitants »

Du 26/05/2017

 

 

 

 

Le comédien, qui avait été caché dans une ferme à « La Bâtie de Cheyne » de 1943 à 1945, se produit gratuitement, samedi soir, à la maison des Bretchs avec Dieu, Brando et moi (hein papa !).

Daniel Milgram, ce Dieu, Brando et moi (hein papa !) , dans lequel vous vous adressez beaucoup à votre père, est autobiographique ?

« Cette pièce parle d’une situation réelle de ma vie. Le soir de la mort de mon père il y a douze ans, c’était le deuxième soir de Hanoucca (fête des lumières dans la religion juive, NDLR), je voulais encore dialoguer avec lui mais son état de santé ne le permettait pas. Et l’un de mes neveux très religieux, qui habite en Israël, m’a dit : “Comme il est toujours vivant, son âme est encore là, parle avec elle”. Ce spectacle, c’est 1 h 15 de seul-en-scène qui évoque cette situation pour aborder les sujets que sont Dieu, Marlon Brando et moi. C’est un dialogue avec mon père, avec le public et quelques réflexions intérieures que me procure cet instant. »

Vous avez choisi de vous produire gratuitement au Chambon-sur-Lignon où vous avez été caché en 1943…

« Ce spectacle que je vais jouer samedi à la maison des Bretchs, je ne le considère pas comme une représentation mais comme un acte de remerciement. Pendant la guerre, mes parents m’avaient déposé au Chambon-sur-Lignon dans une ferme du hameau de « La Bâtie de Cheyne ». J’y suis resté pendant les trois premières années de ma vie puisque j’avais 8 mois en 1943. »

Vous veniez alors de Paris où vous êtes né ?

« Non, nous étions déjà à Lyon. Mon père avait voulu installer la famille en zone libre. Nous avons pu nous en sortir mais six personnes de ma famille ne sont pas revenues des camps de la mort. Ce genre d’histoires est, hélas, très commun dans les familles d’Ashkénazes. »

Étant donné votre jeune âge au moment d’arriver en Haute-Loire, vous n’avez pas dû garder beaucoup de souvenirs de votre vie sur le Plateau…

« C’est là que j’ai appris à marcher, à parler, à avoir mes premiers gestes de sociabilité. J’ai pu reconstituer quelques souvenirs avec l’aide de la psychanalyse, mais j’ai surtout eu une chance énorme puisque la famille Kittler (Charles-André et Berthe, qui ont été décorés au titre de Justes parmi les nations en 1989, NDLR) qui m’avait accueilli était une fratrie de cinq frères. L’un d’eux, qui a aujourd’hui 85 ans, se souvient très bien de ma présence. Dans le même hameau, d’autres Justes ont accueilli des membres de ma famille : les Ollivier (Jean et Nancy) ont caché ma tante Hélène et mon frère Claude et la famille Cros a accueilli mon oncle Léo. Je ne suis pas un moraliste, mais notre famille a tenu à garder des liens très forts avec les gens qui nous avaient aidés. De nombreuses personnes ont accueilli des Juifs et n’ont pas la médaille des Justes parce que les familles de ceux qui étaient cachés n’ont pas fait faire les enquêtes. »

Vous avez, dès la fin de la guerre, gardé des liens avec ces familles d’accueil ?

« C’est mon frère qui a gardé le lien dans un premier temps. Dans la famille Ollivier, une jeune fille s’occupait de lui, elle s’appelait Berthe. Il a eu une relation fusionnelle avec elle et dans son esprit elle a été une mère de substitution. Quant à Mme Kittler, mes parents lui avaient proposé de me garder à Lyon en babysitting après la guerre. »

C’est l’OSE (Œuvre de secours aux enfants, une association destinée au secours des enfants et à l’assistance médicale aux Juifs persécutés, NDLR) qui vous avait permis de vous cacher dans le Plateau ?

« Oui, mes parents avaient pris contact avec eux. D’ailleurs, j’ai une anecdote à ce sujet. Cette organisation avait proposé que j’aille au Chambon-sur-Lignon et que mon oncle, ma tante et mon frère soient accueillis à Izieu… (dans la colonie de vacances de l’Ain qui cachait des enfants juifs avant que 44 d’entre eux et 7 adultes ne soient arrêtés le 6 avril 1944 par la Gestapo de Klaus Barbie, puis déportés. Aucun enfant n’a survécu, NDLR). C’est ma grand-mère qui avait refusé cette option pour qu’on reste ensemble… »

Dans ce spectacle, il est également beaucoup question de votre judaïté…

« Dans le judaïsme, on tutoie Dieu. Quand j’ai besoin de lui parler, je m’adresse directement à lui, je n’ai pas besoin d’un intermédiaire. Néanmoins, mon rapport à Dieu est un peu tumultueux. En fait, je ne crois plus en lui après Auschwitz. Par contre, je suis viscéralement juif. Mais athée. »

Au milieu de ces questions d’identité, vous avez choisi d’évoquer Marlon Brando dans ce spectacle. Pourquoi lui ?

« Je l’avais vu sur scène jeune et je l’ai suivi jusqu’à la fin de sa vie dans ses chefs-d’œuvre, mais aussi dans tous ses bides pour lesquels je prenais quand même sa défense. Brando était un acteur engagé. Il luttait contre la guerre au Vietnam, aidait les Black Panthers et avait même envoyé une actrice indienne récupérer son oscar (pour Le Parrain en 1973 afin de défendre la cause de l’American Indian Movement, en révolte contre l’État fédéral, NDLR). Il avait aussi donné son cachet du tournage d’ Une saison blanche et sèche à une association anti-Apartheid. »

Dans votre carrière, on compte aussi une soixantaine d’apparitions au cinéma. Vous avez de nombreux amis dans ce milieu ?

« Le seul avec qui j’avais un lien amical, c’était le réalisateur Michel Drach. Il me disait toujours “toi, je te donnerai un grand rôle un jour”. Et puis il est mort. C’est ça aussi qui fait la carrière d’un acteur : être là au bon moment et rencontrer les bonnes personnes. Je dis souvent en m’amusant qu’il faut coucher dans ce métier pour réussir et je rétorque que je n’ai jamais couché. Ce n’est pas par vertu, mais parce qu’on me l’a jamais proposé. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sinon (rires). »

J’ai eu l’occasion de rencontrer Magda Trocmé (la femme du pasteur André Trocmé) lors de la remise de la plaque apposée en 1979 en souvenir des Justes.

Daniel Milgram