Lucien Leconte et Fernand Prével, ces deux prêtres normands qui sauvèrent cinq juifs

Du 24/04/2017

 

 

 

 

Le 30 avril aura lieu la Journée du souvenir des victimes de la déportation. Dans l’Orne, deux prêtres ont évité à cinq juifs de subir ce sort, et viennent pour cela d’être reconnus Justes parmi les nations par le mémorial israélien de Yad Vashem.

L’histoire du sauvetage de son grand-père par deux prêtres, dans les tréfonds de l’Orne, en pleine bataille de Normandie en juin 1944, Haïm Brézis l’avait entendue de ses oreilles d’enfant. Il gardait le souvenir de cet homme ensoutané qui ne manquait pas, lors de ses passages à Paris, de venir partager le repas de Solomon, à qui le liait désormais une solide amitié.

Trois pages de témoignages retrouvées dans les archives

Ce qu’il ignorait, c’est que ce grand-père rescapé avait déposé en 1958, au mémorial de Yad Vashem, un récit racontant comment deux prêtres lui avaient sauvé la vie, à lui et à ses deux beaux-frères. « À l’époque, le titre de Juste n’existait pas », raconte le professeur Haïm Brézis. En 2015, Yad Vashem contacte celui qui est devenu un mathématicien de renommée internationale, membre de plusieurs académies dans le monde, pour lui annoncer que les trois pages de témoignage de son grand-père ont été retrouvées dans les archives. Le 5 septembre 2016, l’Institut commémoratif des martyrs et des héros, édifié sur le mont du Souvenir à Jérusalem, a décerné le titre de Justes parmi les nations aux Pères Lucien Leconte et Fernand Prével. 

Une rencontre au cœur du bocage ornais

Réfugié avec sa famille depuis 1943 dans le village auvergnat de Riom-ès-Montagnes, Solomon Brézis, originaire de Roumanie – qu’il a quittée dans les années 1930 –, est arrêté au printemps 1944 avec ses deux beaux-frères, Marcel-Moïse et Izi Blanar. Envoyés en Normandie, pour travailler au renforcement du mur de l’Atlantique, ils échappent à une exécution sommaire. Le Débarquement vient d’avoir lieu, et les Allemands décident d’envoyer leurs prisonniers en Allemagne. Solomon, Marcel et Izi réussissent à fausser compagnie à leurs geôliers. Le 22 juin, au cœur du bocage ornais, ils croisent le chemin du Père Lucien Leconte, responsable de l’institut de Tinchebray – un lycée de mécanique –, qui leur ouvre les portes. « Ils étaient en loques, raconte Haïm Brézis. Le Père Leconte leur a donné des vêtements de jardiniers. »

Des liens très forts

Solomon, fils du grand rabbin de Ploiesti, en Roumanie, est un juif religieux et pratiquant. « Le Père Leconte lui a alors trouvé une bible rédigée en hébreu. Et pendant tout le temps où les juifs ont été cachés à Tinchebray, il s’est efforcé de leur donner de la nourriture casher », poursuit Haïm, visiblement ému au souvenir de la « très grande sensibilité et délicatesse » du prêtre. Le 13 juillet, l’institut est fouillé par les Allemands persuadés que des juifs s’y cachent. Ils ne les trouveront pas, terrés dans la crypte de la chapelle. Malade, le Père Leconte part se faire opérer à Paris, où il meurt le 25 juillet. Son adjoint, le Père Fernand Prével continue à s’occuper des trois clandestins, qui quittent Tinchebray, sains et saufs, le 7 août. « Mon grand-père gardera des liens très forts avec le Père Prével jusqu’à sa mort, en 1962 », poursuit Haïm, se souvenant des deux hommes qui, après avoir partagé leur repas, bénissaient chacun le Seigneur selon leur propre rituel.

Une cérémonie à Tinchebray

En 1949, les restes du Père ­Leconte, enterré à Paris, sont transférés à Tinchebray. La prière du Kaddish est récitée sur la tombe du prêtre par ceux qu’il a sauvés. Ils font aussi apposer dans la chapelle un ex-voto qui est encore visible. Les noms des Pères Leconte et Prével seront bientôt inscrits dans l’allée des Justes de Yad Vashem, avant une cérémonie qui doit avoir lieu à Tinchebray, à l’initiative de Yad Vashem-France, de l’ambassade d’Israël en France et de l’association de sauvegarde de la chapelle Sainte-Marie de Tinchebray 

Clémence Houdaille