Histoire de la famille Hafon

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 Photo de la famille Hafon. A l'accordéon : Roland (Arch. fam. Hafon / DR).

 

Les Lapeyre :
trois Justes qui ont caché à St-Sever
Odette et Roland Hafon

 

Rescapés des camps et enfants cachés sont porteurs d'histoires individuelles uniques mais qui toutes participent précieusement à l'élaboration et à la diffusion de l'histoire de la Shoah. Leurs témoignages directs, leurs souvenirs encore tellement vivaces importent autant que des recherches, archives et documents, avec lesquels ces témoignages n'ont pas à entrer en concurrence mais bien en complémentarité.
La page 159 de ce blog relate comment l'écoute de Paul Schaffer par des lycéens de Revel les a conduits vers Auschwitz. Et surtout à des prises de conscience montrant une grande maturité et à des engagements citoyens.
Sur cette autre page, Roland Hafon résume ses interventions devant d'autres lycéens, d'un autre horizon de France (ici, en Bretagne). Mais l'écoute est toujours d'une exceptionnelle qualité. Et le face-à-face direct de ces jeunes gens avec un ancien enfant caché efface tout risque de malentendus ou d'indifférences que pourraient tracer les différences d'âges, d'expériences, d'origines, de centres d'intérêt...

 

Roland Hafon :

- « Nous habitions dans le 11e arrondissement de Paris (Nation, Bastille) et lorsque nos parents apprenaient qu’une rafle aurait lieu le soir même, nous allions ma sœur et moi, passer la nuit chez l’un ou l’autre de nos voisins de palier pour être épargnés. Cela me donne l’occasion de rendre hommage à M. et Mme Crouzet ainsi qu’à M. et Mme Gillebert. Le premier était policier et pouvait avoir quelques informations tandis que les seconds étaient des sympathisants communistes.

 

Devant l’augmentation de la fréquence des rafles, nos parents décidèrent de nous cacher dans le Sud-Ouest de la France, soit dans les Landes, à Saint-Sever. La famille Lapeyre devait nous accueillir : Jean-Marie, le père et ses deux filles célibataires, Germaine et Nathalie.
Nous sommes partis en train, accompagnés par une cousine qui pouvait voyager sans danger pour elle car elle était protestante. Notre séjour a duré plus d’un an, courant 1943 jusqu’à la Libération quand les trains ont à nouveau pu circuler.

 

Les Allemands avaient une Kommandantur à Saint-Sever. Celle-ci se trouvait seulement à quelques dizaines de mètres de l’épicerie de la famille Lapeyre. Voilà pourquoi nous ne devions pas éveiller l’attention et nous montrer très disciplinés. Nous étions supposés être de petits cousins…
Nous étions scolarisés, allions à la messe tous les dimanches et le soir, avant de dormir, nous récitions des prières dont la principale était : « revoir nos parents ». Nous leur écrivions quelques lettres adressées à notre concierge, Madame Hulot, qui les transmettait fidèlement.

Notre présence dans cette petite ville de France et qui plus est, dans une famille sans petits enfants, ne pouvait passer inaperçue. Les clients de l’épicerie, les voisins, le curé, les sœurs de notre école, tous devaient être dans la confidence…"

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Légende manuscrite : Roland et Odette à Saint Sever 1944 (Arch. fam. Hafon / DR).

 

- "Mon père travaillait de nuit dans une usine de nettoyage à sec de vêtements. Le 18 mai 1944, il a été brûlé par l’explosion d’une cuve de benzène. Pour l’hôpital, son patron l’a déclaré musulman, ajoutant que ses papiers avaient été détruits avec ses vêtements atteints par les flammes.
Au retour de l’hôpital de mon père, deux policiers français sont venus « chercher » nos parents à leur domicile. Il a fallu que ceux-ci les supplient, leur donnent le peu d’argent qu’ils possédaient en plus de quelques bijoux. Les policiers acceptèrent de les épargner à condition que nos parents quittent leur appartement sur la porte palière duquel la Gestapo devait apposer des scellés le lendemain.
Ne sachant où aller, nos parents se réfugièrent d’abord chez un couple de voisins dans le même quartier. Le mari fut ensuite arrêté et déporté. En conséquence, nos parents revinrent dans leur immeuble mais chez une cousine sur le point de se convertir au catholicisme (elle devint carmélite) et qui leur assurait « qu’elle priait tous les jours pour qu’ils soient épargnés ».

 

Arrivé à la cinquantaine, j’ai pris conscience des risques considérables pris par notre famille d’accueil pour nous sauver.
La question que je pose est la suivante : « Pourquoi avoir attendu tant d’années pour tenter de les revoir, de les remercier ? »
Je n’ai pas de réponse précise. Je pense que notre silence et notre ingratitude peuvent s’expliquer par une combinaison de raisons :
- compte tenu des circonstances, notre séjour à St-Sever ne fut pas réjouissant ;
- beaucoup de contraintes, de peurs, de silences ont pesé sur nos origines ;
- une fois de retour, nous avons voulu oublier.
Notre sort d’enfants cachés n’est bien sûr pas comparable avec les souffrances vécues par les rescapés des camps d’extermination, mais un même voile de silence, souhaité par tous, s’en est suivi.

 

En décembre 2005, nous avons déposé auprès du Comité Français pour Yad Vashem un dossier visant à la reconnaissance de Justes pour la famille Lapeyre.
Le 4 octobre 2008, jour anniversaire de mes 70 ans, l’Institut Yad Vashem de Jérusalem annonçait officiellement que les trois membres de notre famille d’accueil se voyaient attribuer la médaille et le diplôme de Justes parmi les Nations.
En l’absence de descendants de ces Justes, le Comité Français m’a suggéré de confier leurs récompenses à un Musée de la Résistance. Après consultation de Mlle Pirès, auteur d’un mémoire de Master (université de Pau) sur les Justes dans le Sud-Ouest, il a été retenu le Musée de la Résistance et de la Déportation à Grenade sur Adour. M. Dufourcq, maire de cette commune et Mme Toribio, responsable de ce musée, ont accueilli tous deux cette perspective avec joie et reconnaissance.

En conclusion, je voudrais rappeler que ce ne sont pas des raisons financières qui ont conduit notre famille d’accueil à prendre tous les risques pour nous sauver. Serions-nous capables nous aussi de risquer notre vie pour d’autres ?"

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Au milieu de lycéens, Roland Hafon (Arch. fam. Hafon / DR).